Avec les familles de points anciens, on se trouve constamment en relation avec le côté psychique de l’individu. Cela n’est pas étonnant lorsqu’on sait que la médecine chinoise plonge ses racines dans le chamanisme. Après les points démons (Gui) et chamans (Ling), voici une troisième famille qui vient compléter les deux autres, car dans l’esprit oriental le principe ternaire est l’un des plus importants pour décrire les interactions entre Ciel et Terre.


Nous avons vu que selon la conception orientale ancienne (mais cela est vrai aux quatre coins de ce monde pour les protomédecines [I]) les maladies étaient déclenchées par l’intrusion d’esprits malins venant semer le désordre et l’agitation dans le corps. Ainsi, les Gui étaient responsables de tous les maux et il fallait chasser ces démons plus ou moins puissants grâce à des récitations, cérémonies, prières et autres sacrifices. Pour cela, des hommes et des femmes devenaient les intercesseurs entre le monde des humains et celui des esprits afin de rétablir l’harmonie entre les deux. Ce sont les chamans représentaient par les points Ling. Les démons sont considérés comme de mauvais esprits venant du monde sous-terrain, tandis que les chamans sont eux des êtres humains œuvrant à la surface de notre monde. Si nous avons donc des représentants de la Terre et des Hommes, il fallait impérativement faire appels aux esprits bénéfiques pour aider les guérisseurs dans leurs traitements (médecine qui s’appelle Zhù yóu 祝由). C’est le rôle des points Shen qui représentent ici le Ciel.

Des hommes, des esprits et des chamans

Un peu d’étymologie

L’étymologie du caractère Shen est très intéressante. Comme à chaque article, nous pouvons nous référer au livre de Philippe Laurent « L’esprit des points » pour comprendre le sens profond du caractère.

Evolution du caractère Shen en chinois.

La première partie du caractère est la clé des affaires religieuses, soit une sorte de tripode pour faire monter la fumée sacrée vers le Ciel. Au néolithique il s’agissait en fait d’une vaisselle en terre cuite, mais à l’âge de bronze c’est devenu des chaudrons couverts de symboles dans le but de servir de plats de luxe (rarement et uniquement pour les puissants) et d’objets rituels (plus couramment). On les appelle 鼎 dǐng [II] et ils ont marqués profondément la société chinoise. La seconde partie du caractère a évolué plusieurs fois, mais le sens est resté plus ou moins le même. Dans la partie B il s’agit d’un éclair et d’une nuée d’orage, soit une manifestation du monde supérieur. On peut aussi le voir comme des volutes issues du chaudron sacrificiel, comme un esprit qui ne fait que passer. Dans la forme AF, ce sont deux mains qui tiennent une corde. Au début face à face, on les voit se déplacer dans la forme SW pour être dessus dessous. C’est le jeu des forces du Ciel et de la Terre qui tire sur la corde qui les relie, soit l’être humain. La forme C stylise la seconde partie et la forme actuelle stylise la clé de lecture. Cette évolution est on ne peut plus claire. L’Esprit Shen est ce qui nous tend entre Ciel et Terre, mais c’est avant tout une manifestation céleste (foudre) qui préside. Ainsi, nous comprenons que nous avons affaire au monde des esprits célestes auxquels font appels les chamans pour intercéder auprès des hommes qui souffrent.

Les 8 points Shen

Rappelons ici à toute suite utile, que les points chamans ne sont qu’au nombre de 5, tandis que les points Gui définis par le médecin Sun Si Miao (voir les articles précédents) sont 13. La lutte semble donc inégale. Mais selon le Taoïsme, tout doit toujours être en équilibre. Il faut donc tenter de rétablir la balance à l’aide des points Shen. Et puisque 13 Gui moins 5 Chamans laissent 8 places libres, nous avons donc logiquement 8 points Shen. Dans la liste qui suit, il faut comprendre l’utilisation des noms « divin » et « esprit » indifféremment, car tous issus du même caractère 神.

  1. 11VG 神道 Shéndào : La Voie du Shen, ou en japonais la Voie des kamis (esprits célestes), ce qui est le sens exact du mot Shintō.
  2. 24VG 神庭 Shéntíng : la Cour de l’Esprit
  3. 44V 神堂 Shéntáng : Le Palais de la Providence.
  4. 23R 神封 Shénfēng : Consécration divine ou Sceau divin
  5. 25R 神藏 Shéncáng : Abri de la divinité ou Entrepôt de l’Esprit
  6. 13VB 本神 Běnshén : la Racine de l’Esprit
  7. 7C 神門 Shénmén : Porte de l’Esprit
  8. VC8 神闕 Shénquè : Porte de la vitalité ou Palais de l’Esprit

Point Bonus : VC15 鳩尾 se dit Jiūwěi, soit « la queue de pigeon », ce qui a priori n’a rien à voir avec le sujet de cet article. C’est le point le plus puissant que l’on puisse trouver pour traiter le Cœur sur le Vaisseau Conception, plus encore que 14VC le point Mu du Cœur. Mais ce point possède un autre nom qui est 神 府 Shén fǔ soit la « Demeure de l’Esprit ». Il est le lieu où les Souffles, les différents Qi, créent l’Esprit Shen. Il est si précieux que son nom a été caché sous celui d’un volatile (animal qui appartient au Ciel) afin de ne pas attirer l’attention des mauvais esprits. Il ne faut pas que ce point soit attaqué sinon il devient en quelque sorte la dernière demeure de l’Esprit. Amusez-vous à mettre les caractères dans Google Translate et vous obtenez le mot « tombeau », ce qui confirme le besoin de garder ce point caché.

Effets des points Shen

Passons un peu de temps à regarder les effets thérapeutiques de ces points Shen. Que font-ils exactement ?

  1. 11VG : Élimine la chaleur du Poumon et du Cœur, calme le Shen et le Vent. Traite la tristesse et l’anxiété, la mauvaise mémoire, les palpitations liées à la frayeur, la désorientation, la timidité, les céphalées et l’épuisement.
  2. 24VG : il s’agit d’un point où se croise le VG, la Vessie et l’Estomac, il calme le Shen et agit sur le cerveau, élimine notamment le Vent et chasse la douleur. C’est un grand point antalgique. Dans les cas qui nous intéressent, on trouve des céphalées, troubles maniaco-dépressifs, palpitations et insomnies.
  3. 44V : Libère la poitrine et régule le Qi, soulage la douleur et calme le Shen. Travaille sur l’insomnie, l’anxiété, la dépression mentale, la désorganisation de la pensée, perte de mémoire, constriction de la poitrine et de l’œsophage.
  4. 23R : Il libère la poitrine, fait descendre le Qi rebelle du Poumon et de l’Estomac et améliore les seins. On l’utilise pour toutes les obstructions de poitrine, des côtés avec difficultés à respirer. Du coup il aide contre l’asthme, la toux, les abcès des seins, mais aussi les vomissements et l’absence de plaisir à manger.
  5. 25R : Mêmes fonctions que le 23R.
  6. 13VB : Ce point ouvre les trois Yang de la tête suivants : GI, IG et TR. Il purifie la Chaleur et chasse le Vent, réveille le Shen et calme les convulsions. À nouveau des céphalées, étourdissements, épilepsies et convulsions, comportement maniaque et frayeur, sans parler d’actions sur les paralysies et hémiplégies.
  7. 7C : Ce point est un classique, bien connu pour tonifier le Cœur et le Sang ce qui a pour effet de calmer le Shen en l’ancrant dans le Sang du Cœur. Si on le disperse, il ouvre les orifices et donc les sens. Outre les traitements cardiaques, il est très utilisé pour le psychisme pour lutter contre les insomnies, l’angoisse, la surexcitation, les rêves surabondants, le fait de parler dans son sommeil, mais aussi l’émotivité, l’épilepsie, les troubles maniaco-dépressifs, la démence, le désir anormal de rire ou le rire dément, les insultes incessantes, la tristesse, la peur et la frayeur.
  8. VC8 : au centre de l’ombilic, on ne pique pas et on ne presse pas directement ce point. Mais il est possible d’agir dessus par pression inclinée ou à l’aide de moxa. Il réchauffe le Yuan Qi, fait revenir le Yang des Reins et des organes génitaux et régule les intestins et l’Estomac. C’est un grand point des troubles digestifs et de lutte contre les diarrhées qui épuisent, mais ici son but est de remettre un Yang solide dans les méridiens pour que la personne retrouve sa clarté.

La lecture de cette liste nous permet de comprendre les grands axes des points Shen.

  • calment le Shen et ramènent la clarté d’esprit
  • chassent les angoisses et les maladies qui lui sont liées
  • ouvrent la poitrine/respiration pour ramener le calme
  • chassent le Vent et la Chaleur et incidemment aide pour les maux de tête

Combinaison avec les points Ling

Ce qui est passionnant dans cette étude de ces trois familles de points (Gui, Ling et Shen) c’est que l’on comprend que les Ling doivent faire alliance avec les Shen pour se compléter dans les effets bénéfiques pour la santé mentale du patient [III], mais aussi pour obtenir le bon nombre de points pour lutter contre les démons Gui. Dis comme ça, on se dit que oui, le hasard fait bien les choses. Mais si vous lisez régulièrement ce blog, vous savez que le hasard n’a rien à voir dans cette histoire, car l’esprit des anciens Chinois ne laisse aucun doute sur leurs intentions. Regardons les points Shen et Ling, soit 13 points, selon leur organisation géographique sur le corps.

Sur la tête :

Du sommet vers les côtés, de la ligne centrale vers les autres méridiens, donc du haut vers le bas on obtient :

  • Shén tíng : un point Shen, donc un esprit céleste
  • Chéng líng : un point Ling, donc un chaman
  • Běn shén : un point Shen

En d’autres termes, le chaman est entouré d’esprits célestes qui vont l’aider à combattre la maladie/mauvais esprit.

Dans le dos :

De haut vers le bas d’abord, puis vers l’extérieur de la ligne centrale

  • Shén dào : Point Shen
  • Líng tái : un point Ling
  • Shén táng : un point Shen

Même logique que précédemment. On comprend à présent que le chaman se situe entre un esprit tutélaire qui veille en haut et un second qui descend en dessous de lui pour combattre les démons qui sont sous terre, c’est-à-dire la maladie qui est dans le corps. On retrouve ici la vision ternaire Ciel-Homme-Terre si chère aux Taoïstes.

Sur le torse :

De haut en bas

  • Shén cáng : un point Shen
  • Líng xū : un point Ling
  • Shén fēng : un point Shen

A ce stade, il devient difficile de parler de coïncidence. Mieux, cette disposition nous parle beaucoup de la vision qu’ont les chamans de disposer les maisons des esprits. D’ailleurs, dans le chamanisme actuel on parle encore des esprits du bas (souvent les animaux totems) et des esprits du haut (plutôt des entités spirituelles plus ou moins puissantes). On notera ici que tous les points appartiennent au même méridien.

Sur le bras :

De la main (qui pointe vers le ciel) vers le torse, donc du haut vers le bas.

  • Shén mén : un point Shen
  • Líng dào : un point Ling
  • Qīng líng : un point Ling

La règle change brutalement avec le bras où tous les points sont situés sur le méridien du Cœur. Ici on a d’abord un esprit céleste suivi de deux chamans. Il y a plusieurs raisons à cela. Tout d’abord, il faut rappeler que nous sommes sur le méridien de l’Empereur. L’empereur de Chine avait toujours dans sa cour plusieurs chamans, devins, astrologues, tous Taoïstes dans la plupart des époques de l’empire du Milieu. Et le point le plus haut est celui qui lui permet de communiquer avec le Ciel, c’est-à-dire la Porte de l’Esprit.

La seconde raison de ce changement dans l’organisation tient à l’axe C-R. On a noté que seuls les 6 derniers points sont situés 3 sur le Cœur et trois sur le Rein, soit la couche Shao Yin. Cet axe est l’une des 6 couches, la plus basse en termes de potentiel énergétique, mais aussi la plus précieuse. Que l’un de ces deux organes cesse de fonctionner et c’est la mort immédiate. C’est pourquoi ces deux méridiens possèdent les 6 derniers points. Mais là encore, et toujours dans un souci d’harmonie et d’équilibre, il fallait équilibrer le nombre de points Shen avec les points Ling, soit 3 Ling et 3 Shen. Voilà l’explication de ce changement.

L’équilibre des esprits

Conclusions temporaires

On ne peut qu’être émerveillé par la sagesse et le soin du détail des anciens Chinois qui ne laissèrent rien au hasard. Dans leur vision de la maladie, il existe bel et bien un combat entre les forces du Ciel et de la Terre, combat dont le but n’est pas tant de combattre que de rétablir le rôle de chacun et de ramener à l’équilibre. Ici, pas de lutte à mort. Il ne faut pas extirper la maladie. Il faut rétablir chacun des acteurs dans son rôle, sans déborder, évitant ainsi le piège dualiste du bien et du mal.

Aujourd’hui, grâce au travail de Sun Si Miao, nous pouvons donc remonter aux sources chamaniques de la médecine chinoise. Mieux encore, nous pouvons voir la préoccupation des anciens face aux maladies inexplicables (comme une crise d’épilepsie) que seules la science médicale et la psychologie/psychiatrie ont pu déterminer, les autres pathologies plus simples comme les rhumes ou les maux de tête étant généralement traitées par les plantes. Tous ces points forment une bonne base pour les traitements psychos, contredisant ainsi la croyance du monde occidental que la médecine chinoise ne s’intéresse pas aux troubles psychiques.

Ivan Bel