Qu’elle vienne d’Inde, de Chine ou d’ailleurs, la médecine orientale au sens large est le fruit de milliers d’années d’observation, de travail, de tests empiriques et de révélations intérieures. Venant du fin fond de l’histoire de l’humanité, ce que nous en connaissons aujourd’hui est le fruit de l’étude de milliers d’hommes et de femmes qui se sont penchés sur le sujet. Mais que savons-nous d’eux ? Qui étaient-ils ? Comment l’élaboration de cette médecine a-t-elle pu se faire ? Nous n’avons presque aucun indice, aucune certitude, aucune trace historique à part quelques traités récents d’à peine un millénaire alors que l’on sait que les racines en ont 3 à 5000 selon les dires des uns ou des autres. Je n’ai pas plus d’informations que d’autres à ce sujet, mais des intuitions issues de l’histoire, de la méditation, de mes voyages en Asie. Voici comment j’imagine le cours de cette histoire. Je vous emmène loin en arrière…


Contemplation

Tout commence il y a très, très longtemps. Que ce soit en Asie ou ailleurs, des hommes et des femmes furent attirés par le besoin de solitude, de se retirer de la société des Hommes. Peut-être cherchaient-ils à fuir une justice insupportable, à trouver un Dieu, à comprendre qui ils étaient, ou simplement à découvrir de nouveaux territoires. Parfois ce dut être un peu tout ça à la fois. Toujours est-il qu’ils prirent un balluchon et des sandales, éventuellement une lame et un bâton et prirent les chemins, puis les sentiers et enfin s’égarèrent volontairement à l’aventure. Face à une nature mille fois plus présente qu’aujourd’hui, il devait être relativement facile de se retrouver face à l’immensité. Immensité des forêts et des plaines, immensité des déserts et des montagnes, autant de lieux où se perdre corps et âme. Celui qui a déjà marché seul en montagne ou ailleurs comprendra ce sentiment d’écrasement, de domination de la nature, mais aussi de griserie, de liberté, de défi et d’absolu face à la nature. Pour avancer, il faut du courage. Pour continuer à avancer, il faut une volonté terrible qu’il faut aller chercher en soi. Pour cela il faut se creuser, lutter contre ses atavismes, se dépasser et finalement s’abandonner. Marcher n’est pas qu’une action mécanique. Marcher est un cheminement intérieur.

Et dans cette lutte intérieure, dans cet effort continu, la nature vient toujours comme une récompense, une image dont la seule vue est un baume qui touche le cœur, apaise le mental et chante à l’âme. La nature partout, immense, incontournable, ne peut que s’admirer, se contempler. Alors, prit par un étourdissement particulier le marcheur s’arrête, s’installe et contemple. Peut-être choisit-il le plus pratique, une grotte par exemple, ou bien construit-il une cabane, mais il s’installe là où son cœur le mène. Et tous les jours il peut admirer le spectacle de la nature toujours renouvelé, toujours changeant et toujours en équilibre. La contemplation l’amène loin, hors de lui, le remplit de l’écrasante beauté de la nature. Ainsi est née la méditation.

Observation

À force de contempler, l’homme ou la femme ermite fait des observations. Il repère les espaces, les mouvements qui se répètent, les moindres changements. Il en déduit des cycles, il en comprend les rythmes. Immergé nuit et jour dans la nature, la contemplation l’a amené loin de lui, mais l’observation le rapproche de son environnement. Printemps, été, la sève, la croissance, les fleurs, les fruits. Il est tenté de goûter, de découvrir, de tester. Il découvre les goûts, les saveurs, mais aussi les poisons. Combien de ces Hommes sont morts seuls, intoxiqués par une plante… C’est Shen Nong qui, selon la légende chinoise, goûte chaque plante pour en connaître ses propriétés. Automne, hiver, retrait de la sève, chute des feuilles, où trouver à manger ? Sous terre dans les racines par exemple. On distingue les parties de la plante, ses saisons, on mémorise ses effets. Ainsi né la première des médecines : la phytothérapie.

Et si on ne trouve pas ? L’observation des animaux permet d’apprendre beaucoup. Comment ils se déplacent, comment ils cherchent la nourriture et où, comment ils chassent, comment ils s’aiment, leurs forces, leurs faiblesses aussi, mais surtout leurs stratégies d’adaptation. Observer c’est ouvrir le livre infini de la nature, c’est le premier pas vers le savoir. On imite également. Le tigre, le serpent, le singe, la tortue et bien d’autres. Que se passe-t-il si on imite leur marche, leur attaque, leur décontraction, leur naturel, leurs capacités à agir dans leur environnement. Maladroitement on peut imaginer ces ermites tenter l’ébauche de mouvements, juste pour voir ce que ça fait de s’identifier par le corps à un animal. Ainsi né le chamanisme, les danses sacrées, les premiers rituels ainsi que les premières gymnastiques et arts martiaux.

Sensation

Si la contemplation les a emportés loin d’eux dans une espèce de communion avec l’absolu de la nature, et que l’observation les a rapprochés de leur environnement immédiat et leur a permis de distinguer de nombreuses formes et principes, les sensations vont les ramener à leurs corps.

À vivre dans la nature sauvage, on en découvre aussi les exigences et les dangers. Tout d’abord, il faut manger. Pas toujours bien, mais au moins toujours un peu. Parfois il n’y a rien et c’est le jeûne avec ses effets étonnants alors qu’on pense devoir mourir sans nourriture. On apprend l’importance des nourritures. L’air tout d’abord, l’eau ensuite, la nourriture solide enfin. Tout cela provoque des sensations intérieures qu’on écoute, qu’on observe. Mais il y a aussi les dangers du climat, des pluies qui inondent, de la sécheresse et bien sûr des animaux et des insectes. Loin de ses pensées, l’esprit est clair, les sens s’affûtent comme des lames d’un genre nouveau. Un mouvement dans les feuilles, un craquement au sol, la pression de l’air sur la peau, une ride à la surface de l’eau, tout est signe, tout est important. Parfois connaître ces signes fait la différence entre la vie et la mort. Il faut être calme et affûté. La vue s’améliore même la nuit, le goût détecte immédiatement un poison, la peau ressent la moindre texture ou la moindre pression, l’ouïe s’affine, tout devient plus vif, plus présent. Sans pensée, le sixième sens surgit. Mais d’où vient-il ? Que ressent-il ? Comment devient-on conscient à l’avance d’un danger ou d’un voyageur égaré qui passerait par hasard dans le même coin, dans la même vallée, sur la même rivière ?

Si la nature impose des sensations extérieures, le corps en impose d’autres, plus intérieures et non moins intéressantes. La respiration, la digestion, le bruissement du sang dans les artères, le battement du cœur, la transpiration, la défécation, etc. Toutes ces sensations amènent à observer les choses aussi de l’intérieur. Mais comment faire pour voir ce qui est caché en soi ? On se rappelle alors de cette étrange méthode que la contemplation de l’immensité les a amenés à découvrir pour se perdre en elle : la méditation. Mais cette fois-ci c’est pour se perdre en soi. Et surprise ! L’univers intérieur est aussi vaste que celui qui se trouve en dehors. Y aurait-il une relation ? Comment un corps minuscule peut-il être aussi vaste que la nature, que le Ciel, que les étoiles ? Quels sont les effets des saisons sur l’intérieur de mon corps ? Quels sont les effets des plantes ? De la respiration ? Si dedans est un reflet de dehors, quels sont ses mouvements, ses cycles, ses rythmes ? Comment s’organisent-ils ? Et puis-je intervenir et les gouverner ?

Expérimentation

Immobile ou en mouvement, l’ermite est un explorateur du macrocosme et du microcosme. Il n’a pas voulu découvrir tout cela, mais la nature l’a poussé à contempler, son environnement l’a poussé à observer et son corps l’a poussé à ressentir. Maintenant il se questionne, il s’explore, il cherche à comprendre. Il fait des explorations immobiles qui l’amènent loin. Il fait des questionnements qui le poussent loin également. Il fait des expériences qui le passionnent. Son objet d’étude ? Lui. Mais lui dans toutes ses dimensions : le corps, l’esprit, le mental, l’âme, le mouvement qui l’anime, tout est passionnant. Tout devient enquête, tout devient quête.

Que se passe-t-il si on suit son souffle à l’intérieur ? Comme se déroule-t-il ? Et si on le force ? Et si on l’arrête ? Et si on l’inverse ? Quelle est cette sensation de picotement de la peau qui survient et qui donne chaud ? Par où cela passe-t-il ? Si on respire en bougeant ou en faisant des mouvements particuliers, est-ce qu’on améliore cette sensation de chaleur, de picotement ? Devient-on plus souple, plus fort, plus affûté, plus tranquille, plus rapide ? Comment appeler cette sensation de mouvement et de puissance issue de la nature, de la nourriture et de la respiration ? Quels sont les liens, les rapports, les coïncidences ?

L’ermite se fait scientifique, trouve le Prâna, le Qi, le Souffle. Il le vit, le ressent, l’utilise de mieux en mieux et en déduit des lois, des règles, toutes issues de l’expérience directe et non de la mentalisation, toutes issues de son rapport à la nature et non de son imaginaire.

Transmission

Avec les années, la sagesse gagne l’ermite. Il cherche sans cesse, mais se demande parfois s’il ne faut pas tester ce qu’il a découvert dans d’autres environnements. Alors, il est tenté de repartir. Parfois un voyageur qui passe devient son disciple. Parfois il souhaite rester seul dans l’abîme sublime de sa relation à l’Unité. Parfois il retourne vers la société des Hommes. Avec ses cheveux hirsutes, ses habits en guenilles, ses airs bourrus, on l’appelle vagabond, on le traite de crasseux, de mendiant, de pouilleux. Qu’importe ! Ils sont riches de trésors que seules quelques personnes sauront voir en eux. Ils parlent de santé, de vigueur, de lois de la nature qui marquent le corps, lui dictent son comportement, son alimentation, son entretien. Parfois les gens écoutent, parfois les gens se moquent. Qu’importe ! Ils meurent sans oreille pour les écouter, beaucoup sont morts avant lui dans la nature implacable. Que de trésors avons-nous perdu ainsi.

Mais petit à petit ces chercheurs se rencontrent, se comprennent. Certains s’organisent, se réunissent et se désignent entre eux. Ils seront ermites ensemble, moines ensemble, s’appelleront Taoïstes, Brahmanes, Böns et bien d’autres noms encore. Les élèves viennent finalement, enregistrent ce que disent leurs maîtres, partent à leur tour sur la Voie de l’absolu de la nature sur les traces de leurs aînés. Toutefois, ils ne partent plus par hasard. Ils cherchent. Génération après génération les traditions orales se font écrites, les nouvelles découvertes s’ajoutent aux anciennes, les étudiants mettent en pratique et notent les effets, les réactions des gens qui leur demande de l’aide, de les soigner, de ne plus souffrir. La médecine de la nature trouve ses praticiens, ses théoriciens, ses experts et enfin ses chercheurs. Siècle après siècle, millénaire après millénaire, la transmission au goutte à goutte devient ruisseau, puis rivière, sort de son lit et c’est maintenant un fleuve qui irrigue l’humanité tout entière. Combien d’hommes et de femmes, combien de découvertes et combien d’oublis, combien de pertes et combien de trouvailles, pour en arriver à nous aujourd’hui.

Praticiens de Shiatsu, nous savons que notre art vient du Japon, que cet art vient de l’Anma, qui vient de la médecine Kanpo, qui vient de la médecine chinoise, qui vient de ces anciens qui ont tout quitté et se sont retrouvés noyés, perdus dans la nature pour se retrouver. Ces sont nos aînés, nos ancêtres, ceux qui ont permis que la nature enseigne à travers eux et nous ont offert ces trésors inestimables qui sont entre nos mains à présent. Nous sommes tous, que nous le voulions ou non, les fruits d’une transmission, d’une lignée qui court sur des millénaires. C’est là notre force, nos racines, notre profondeur.

Voilà pourquoi nous nous recueillons ; voilà pour qui nous prions.

Aussi à chaque fois que possible, du fond de notre cœur, inclinons-nous trois fois en direction de l’Est, pour les remercier… et poursuivre leur œuvre.


Auteur : Ivan BEL