Livre : Le maître anarchiste, Itsuo Tsuda : savoir vivre l’utopie

18 Jan, 2023
Reading Time: 7 minutes

Lorsqu’on y pense, vouloir aider son prochain avec juste du toucher relève complètement de l’utopie. C’est d’ailleurs l’une des principales critiques faites au Shiatsu, c’est qu’il n’y a rien de véritablement scientifique, en tout cas pour ceux qui ne veulent pas l’étudier plus avant. Mais comment vivre l’utopie ? C’est ce que nous propose ce passionnant livre de Manon Soavi qui connait bien la philosophie d’Itsuo Tsuda, un maître japonais bien à part. Découverte.


Parfois, il faut savoir faire un pas de côté pour mieux comprendre ce que l’on fait ou se réinventer individuellement ou professionnellement. Le livre que nous vous présentons cette semaine n’est ni un livre de Shiatsu, ni même un traité de santé naturelle. En fait, ce livre rentre difficilement dans les cases d’une bibliothèque, car c’est un mélange de biographie du maître Itsuo Tsuda, de réflexions de l’autrice, de philosophie, d’approche du corps par le Seitaï, par l’Aïkido et par l’anthropologie, tout en n’étant foncièrement… rien de tout ça. Ou plutôt c’est un savant mélange qui nous emporte d’une idée à l’autre, d’une analyse à l’autre, ouvrant de nombreuses portes de réflexions au lecteur. Mais c’est surtout le livre qui manquait pour faire une magnifique introduction à l’œuvre de Tsuda senseï.

Itsuo Tsuda durant un cours de Seitaï.

Un parcours richissime

Partout sur le web on peut trouver une courte biographie d’Itsuo Tsuda comme ici sur sa page Wikipédia. De son parcours personnel, il faut – à mon sens – retenir plusieurs points essentiels :

  • Il naît en 1914 et meurt en 1984, ce qui signifie que c’est un homme à la fois contemporain (20e siècle) mais aussi attaché au monde ancien, notamment japonais.
  • Il est en rupture tout d’abord avec son père, puissant homme d’affaires japonais dans la Corée occupée, puis part en Chine avant de rejoindre la France. Il y découvre le monde, la culture et la pensée occidentales. Par ses rencontres et son mode de vie très libre, il est vite séduit par les idées anarchistes qui prônent le développement harmonieux de l’individu comme de la société.
  • Passionné par l’anthropologie et le monde chinois ancien, il sera l’étudiant de deux géants : Marcel Granet (pour le chinois et sa civilisation) et Marcel Mauss (pour l’anthropologie). Ce qui veut dire qu’à ce stade il maîtrise déjà la langue française.
  • Pendant la Seconde Guerre mondiale, il est forcé de rentrer au Japon, il devient traducteur, mais s’intéresse surtout aux cercles des anthropologues japonais. Il comprend que le corps est la base de l’individu qui à son tour forge la société. De plus, il souhaite découvrir cette société japonaise qu’il ne connaît pas.
  • Il étudie alors le théâtre Nō avec Hosada senseï, puis rencontre Haruchika Noguchi, fondateur du Seitaï et étudie assidûment ces deux arts du corps et du mouvement. Enfin, comme il parle couramment le français, il est appelé comme traducteur par le Hombu Dojo d’Aïkido. O Sensei Ueshiba, fondateur de la discipline, souhaite pouvoir communiquer avec son tout 1er étudiant étranger, le français André Nocquet (qui sera aussi étudiant de Shiatsu chez Namikoshi). La rencontre avec Ueshiba Morihei est un nouveau déclic qui le plonge dans l’étude de l’Aïkido.
  • Il retourne finalement s’installer en France et fonde un dojo très ouvert, très libre penseur qui enseigne à la fois le corps et l’esprit, l’Aïkido et le Katsugen undo (mouvement régénérateur issu du Seitaï). Il écrira 10 livres en français dont le dernier est paru à titre posthume.

Un livre qui ouvre l’esprit

Dans le cadre de mes études de Médecine chinoise, mon professeur m’avait déjà guidé vers les livres de l’École de la Respiration d’Itsuo Tsuda. Sans plus d’informations, je pensais naïvement qu’il s’agissait d’une série de livres sur la respiration. J’ai donc mis de côté jusqu’à ce qu’un jour j’achète le Tome.1 sur le Non Faire. Ce livre m’avait permis de confirmer les années de pratique du Zen sur la liberté intérieure entre autres choses. Mais je n’ai pas poursuivi. À présent, le livre de Manon Soavi et je dois dire que c’est tout à fait excellent. Tout d’abord, car il est une véritable introduction à la pensée d’Itsuo Tsuda, à la pensée libertaire en générale et à cette fusion si particulière des mondes japonais et français. Après une première partie dédiée à la vie de Tsuda, sa pensée est analysée avec brio. Rien ne semble lui échapper. École, santé, pensée, comportement, rapport au corps, société, etc., on comprend vite qu’il fut un penseur à spectre large (un philosophe dans le vrai sens du terme), un artiste martial et un « délivreur » de corps tout à la fois.

Manon Soavi

Manon Soavi de son côté apporte non seulement un éclaircissement sur la pensée de celui qui fut le maître de ses parents (qui ont eux-même continués cet enseignement à travers l’École Itsuo Tsuda) mais y ajoute sa touche personnelle. Tout d’abord en multipliant les références, les lectures, les ouvrages et les points de comparaisons, au point que la bibliographie à la fin de l’ouvrage est une liste magnifique de lectures à explorer. Ensuite, elle nous entraîne dans la pensée anarchiste, très loin de clichés et des images de terroristes, mais celle de ses penseurs qui souhaitaient avant tout la transformation des individus en passant par une révolution intérieure. En cela nous sommes très proches du taoïsme et du bouddhisme, parallèle qui d’ailleurs ne lui échappe pas, leurs similitudes étant très bien explicitées. Elle ajoute ensuite une touche féministe à son ouvrage qui est très juste, équilibrée et pertinente, notamment au sujet de l’accouchement et de la petite enfance, sans doute l’un des chapitres que j’ai préférés. Mais son talent d’écrivaine réside surtout dans le double succès qui consiste à mêler intelligemment ses connaissances à la pensée de Tsuda pour aborder une kyrielle de sujets qui ouvrent l’esprit du lecteur, mais aussi pour donner une envie irrésistible de lire toute l’œuvre de Tsuda.

Conclusion

Alors oui, ceci n’est pas un livre de Shiatsu, ni même de Seitaï ou d’Aïkido. Par contre, son contenu permettra aux praticiens d’accéder à des outils qui mettent en perspective ce que nous faisons dans notre métier. Qu’est-ce que le Shiatsu ou toute autre technique corporelle ? On appuie sur un corps, sur des méridiens, des muscles, des articulations, mais encore ? Comment comprendre notre action en tant que praticien ? Comment envisager notre action ? Quel est le but finalement de tout ce que nous faisons ? Que déclenche-t-on chez une personne touchée au niveau physique, psychologique, symbolique et sociétal ? Voilà un ouvrage qui apporte des éléments de réponses passionnantes où, comme dans la philosophie du Non-faire d’Itsuo Tsuda, rien n’est obligatoire, rien n’est imposé, mais où tous les possibles sont ouverts. À nous de savoir les saisir pour enrichir notre présence au monde et à l’autre, qui finalement, n’est que le reflet de nous-mêmes.


Référence du livre :

  • Livre : Le maître anarchiste, Itsuo Tsuda: Savoir vivre l’utopie, Manon Soavi, éditions L’Originel, 2022

Livres d’Itsuo Tsuda :

  • Tome 1 : Le Non faire, Paris, le Courrier du livre, 1973
  • Tome 2 : La Voie du dépouillement, Paris, le Courrier du livre, 1975
  • Tome 3 : La Science du particulier, Paris, le Courrier du livre, 1976
  • Tome 4 : Un, Paris, le Courrier du livre, 1978
  • Tome 5 : Le Dialogue du silence, Paris, le Courrier du livre, 1979
  • Tome 6 : Le Triangle instable, Paris, le Courrier du livre, 1980
  • Tome 7 : Même si je ne pense pas, je suis, Paris, le Courrier du livre, 1981
  • Tome 8 : La Voie des Dieux, Paris, le Courrier du livre, 1982
  • Tome 9 : Face à la science, Paris, le Courrier du livre, 1983
  • Tome 10 : Cœur de ciel pur (œuvre posthume), Paris, le Courrier du livre, 2015


Auteur

Ivan Bel

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