Suzanne Yates envisage la vie comme une architecture subtile, la maternité comme un laboratoire précieux et les Merveilleux Vaisseaux comme un outil puissant. Elle conçoit même les Vaisseaux Merveilleux comme la trame de l’existence de la conception à la mort. Spécialisée dans la naissance et les cycles de vie de la femme, Suzanne Yates demeure une figure du Shiatsu depuis plus de trois décennies. Fondatrice de Wellmother, praticienne et chercheuse passionnée, elle forme en français, italien, espagnol et anglais et reçoit toujours dans son cabinet du Sud Ouest de la France (et à Paris ou Bristol en Angleterre). Une rencontre passionnante à l’image de cette grande praticienne.
Je suis ravie de vous recevoir pour cette interview. Lors de notre rencontre à Paris à l’occasion du Congrès de la FFST en novembre 2025, j’ai adoré découvrir « en live » votre méthode de travail, votre approche du corps. J’ai trouvé cela très inspirant. Alors, avant de développer, pourriez-vous me parler de votre parcours. Qu’est-ce qui vous a mené au Shiatsu ?
J’étais assez jeune quand j’ai connu le Shiatsu. Mais je ne comprends que depuis ces dix dernières années pourquoi j’ai choisi le Shiatsu ! En 1983, je terminais ma licence en français et italien à Bristol et je ne savais pas vraiment ce que je voulais faire. J’avais voyagé en Inde grâce à une bourse d’université et j’avais travaillé sur différents projets, car mon oncle travaillait pour une grande organisation là-bas. Ce qui m’a frappée quand je suis allée dans les villages, c’est que j’ai vu des gens qui n’avaient presque rien, qui vivaient d’une manière très simple mais qui étaient bien. Je voulais les aider, mais après j’ai senti qu’il s’agissait souvent d’imposer notre culture. Et ce n’était pas cela que je voulais faire. À un autre moment, je me suis dit que j’allais écrire tout cela, que j’allais être journaliste …

À la fin de ma licence, j’ai eu une infection rénale. Je ne voulais pas prendre de médicaments et j’ai cherché quelque chose de plus naturel. Il y avait bien une acupunctrice, mais j’étais trop sensible aux aiguilles. Dans le même cabinet, il y avait aussi un homme qui faisait du Shiatsu. C’était en 1983, ce n’était pas du tout connu à l’époque. Cet homme avait fait ses études avec Saul Goodman, ce grand professeur américain lié à la macrobiotique qui était assez importante à l’époque dans le monde du Shiatsu. J’ai bien aimé la macrobiotique, mais aussi le toucher : je me suis sentie bien. J’ai fait ça d’abord pour moi. Il enseignait des cours du soir, et j’ai trouvé cela intéressant. Il y avait aussi les stages d’été avec Saul Goodman et d’autres professeurs venus des États-Unis. Je voulais continuer mais il n’y avait pas d’autres formations ; c’était le début du diplôme de Shiatsu en Angleterre.

Est-ce que vous vouliez alors poursuivre des études de Shiatsu ?
Oui, et quelqu’un m’a parlé d’une autre prof, une Française, Sonia Moriceau, qui avait fait ses études à New York avec Wataru Ohashi. En fait, beaucoup de profs en Europe à l’époque avaient étudié avec lui. Elle venait de créer une formation de trois ans. J’ai commencé avec elle et je me sentais de mieux en mieux. L’aspect que j’aimais beaucoup avec Sonia, c’était la méditation. Je trouve que la méditation est une base fondamentale de la Médecine Traditionnelle Chinoise. Avec Sonia, notre enseignement consistait à savoir comment être vraiment focalisé sur ce que l’on fait. Comment être présent à l’autre personne et à ses énergies.
Bien sûr, nous avons appris les 12 méridiens classiques et les extensions de Shizuto Masunaga. Avec Sonia, c’était un enseignement très lié à la posture, à la qualité du toucher et à l’écoute consciente méditative : comment suivre l’énergie. J’ai adoré ça. Après mes quatre ans d’études, de 1984 à 1988, elle m’a demandé d’être son assistante. Cela m’a beaucoup aidée à consolider les choses. Et puis, je suis tombée enceinte en 19891.

Quel est l’héritage de Sonia Moriceau dans votre manière d’enseigner ?
Les deux piliers principaux de l’héritage de Sonia sont l’ancrage de la théorie de la MTC (Médecine Traditionnelle Chinoise) dans des pratiques somatiques basées sur la nature, ainsi que l’art d’écouter et de suivre l’énergie dans le corps. Elle m’a aussi transmis l’importance d’une pratique quotidienne de méditation et de mouvement pour y parvenir. C’était une enseignante incroyable qui nous faisait travailler dur. C’était l’époque avant les téléphones portables ; nos stages étaient toujours en résidentiel, ce qui nous permettait de nous immerger totalement dans l’apprentissage, dans son centre à la campagne. C’est cette inspiration qui m’a finalement conduite à m’installer dans mon lieu actuel, au calme, dans le sud-ouest de la France.
Est-ce que cette grossesse représente un tournant dans votre parcours professionnel et personnel ?
Oui ! J’étais surtout surprise que beaucoup de gens ne sachent pas comment travailler avec moi car j’étais enceinte. Je disais : « tu peux toucher ces points, même ceux soi-disant interdits ». Je les ai expérimentés et je sentais plutôt qu’ils faisaient du bien ! Une autre assistante de Sonia était tombée enceinte peu après moi et on expérimentait l’une sur l’autre !
J’ai cherché des études sur le Shiatsu et la grossesse, mais il n’y avait rien à l’époque en Angleterre. J’ai décidé d’aller aux États-Unis pendant ma grossesse car j’avais découvert le travail d’Elizabeth Noble. Elle était kinésithérapeute spécialisée dans les formations pour soutenir la femme pendant la grossesse, l’accouchement et le postnatal avec des exercices. Elle nous a présenté aussi le travail de deux obstétriciens brésiliens qui observaient que les femmes vivant dans les villages avaient souvent des accouchements plus simples que les femmes en ville. Ils avaient créé un projet au Brésil pour soutenir l’accouchement naturel, souvent en position accroupie ou à quatre pattes dans un hôpital : Curitaba. Cela m’a tellement inspirée ! C’est pour cela que l’on trouve beaucoup de travail à quatre pattes et en position accroupie dans mes livres « Shiatsu pour les sages-femmes » et « Merveilleuse Naissance ». Son approche portait sur le mouvement, les positions et comment se tenir, un peu comme ce que dit aussi Bernadette de Gasquet.
Avez-vous échangé avec Bernadette de Gasquet au congrès sur le sujet de la grossesse ?
Oui, Bernadette2 m’a dit qu’elle ne comprenait pas pourquoi ses livres sont traduits partout sauf en anglais. Sans doute parce qu’en anglais, Elizabeth Noble3 nous enseignait déjà comment bien travailler avec les abdominaux et le périnée. Je me suis rendu compte à l’époque, à travers le travail d’Elizabeth, il y a 36 ans, de l’importance de soutenir le périnée et d’utiliser différentes postures. Elle nous enseignait même des exercices maman-bébé. Ce que j’ai appris avec elle reste toujours une partie importante de mon travail. A travers ses exercices, j’ai mieux compris le mouvement énergétique dans le corps d’une femme enceinte et ça m’a aidé à développer mon approche et mes exercices pour les Merveilleux Vaisseaux.
Quand je suis rentrée de cette formation, je me suis dit que j’allais créer des cours pour les femmes enceintes : la préparation pré et post natale et le Shiatsu pour bébé. Mon compagnon était professeur de yoga et Sonia lui a appris des gestes pour mon accouchement. Ça s’est tellement bien passé à la maison avec une sage-femme ! Je me suis dit qu’il fallait enseigner cela aux partenaires. J’ai donc fondé Well Mother pour encourager la sagesse des femmes et de leurs conjoints par le Shiatsu, l’exercice, le souffle et la relaxation. Pendant 15 ans, j’ai enseigné des cours hebdomadaires et des ateliers pour que les couples apprennent le Shiatsu.
À quel moment les sages-femmes vous ont contactée pour créer des stages ?
Au bout de dix ans, une sage-femme m’a demandé de l’enseigner à ses collègues pour qu’elles aient des outils de Shiatsu. J’ai commencé à l’hôpital de Bristol pendant quelques années4. On a monté des recherches ; c’était très positif. Sauf que nous avions voulu faire une grande étude sur quatre ans pour vraiment insérer le Shiatsu à l’hôpital, mais notre demande a été refusée. Les grands centres de recherche ne comprenaient pas l’influence du Shiatsu. On a continué quand même, car à l’époque en Angleterre, on s’intéressait aux outils de soutien à l’accouchement physiologique (massage, aromathérapie). C’était un beau moment..

Est-ce que ce type de transmission avec les sages-femmes au sein d’un hôpital est encore possible ?
J’ai pu faire ça pendant quinze ou vingt ans. Maintenant c’est beaucoup plus difficile parce qu’à l’époque, les hôpitaux payaient et organisaient les stages. Aujourd’hui, c’est compliqué car les finances manquent. C’est un peu la crise pour les sages-femmes ; elles n’ont souvent plus le temps pour le Shiatsu ou la posture et les émotions en milieu hospitalier. Mais j’espère que cela reviendra. J’ai appris énormément en travaillant dans les hôpitaux, même en salle d’accouchement ou avec des grossesses à haut risque. C’est pour cela que les écoles de Shiatsu m’ont suggéré de former aussi des praticiens, pour qu’il y en ait d’autres qui travaillent avec les femmes enceintes. C’est à cette époque, vers 1999-2000, que j’ai monté les stages pour praticiens.
Dans votre livre écrit il y a plus de vingt ans, on ne peut pas changer une seule ligne. Ce qui est à la fois très beau et signifie que vous aviez déjà vu juste, et en même temps on est dans la même problématique : rapport au corps compliqué et surmédicalisation de la naissance, de la grossesse. Qu’en pensez-vous ?
Merci. Moi aussi je suis assez fière de ce livre, car la base de ce que j’enseigne est déjà là, même si à l’époque je connaissais beaucoup moins les Merveilleux Vaisseaux. C’est une question complexe. Au cours des dernières années, l’accouchement est devenu de plus en plus médicalisé. De nombreuses sages-femmes et moi-même pensions que les thérapies complémentaires pourraient freiner cette tendance, mais malheureusement, la naissance est devenue de plus en plus technologique. Tricia Anderson, une sage-femme anglaise spécialiste de l’accouchement naturel, avait travaillé avec moi pour éditer le livre. On constatait déjà un taux de césariennes de 20 % dans certains pays. Ina May Gaskin5, une amie de Tricia, disait que dans sa pratique, seules 2 % des femmes avaient besoin d’intervention médicale. Maintenant, le taux dépasse 50 % dans certains hôpitaux. On doit vraiment s’interroger. Le corps de la femme n’a pas changé autant que ça en trente ans ! Cependant, beaucoup de femmes font encore appel au Shiatsu, de la conception au postnatal. C’est aujourd’hui plus pertinent que jamais.

Vous avez aussi (re)découvert les Merveilleux Vaisseaux à travers votre propre approche ?
Pendant ces années de pratique, j’avais commencé à travailler les Merveilleux Vaisseaux car, avec une femme enceinte, le Dai Mai (Ceinture) et le Chong Mai (Pénétrant) sont très présents. Ma professeure Sonia Moriceau nous a appris à connaître la théorie, mais surtout à être présents aux énergies. J’avais cette capacité et avant de les comprendre théoriquement, je les ai sentis . Je me questionnais sur les énergies que je sentais qui ne suivait pas les trajets des 12 méridiens.
Giovanni Maciocia6 a publié son livre sur l’obstétrique en 1999, au moment où je commençais mes formations. Tout se recoupait. Il n’a pas énormément écrit sur les Merveilleux Vaisseaux dans ce livre, mais cela m’avait donné des pistes.
Concernant les Vaisseaux Merveilleux, qu’a-t-il écrit et qu’est-ce qui vous a intéressé ?
Il a nommé les Merveilleux Vaisseaux. Il a parlé des liens entre le cerveau et les organes reproducteurs, entre le Cœur et les Reins. Il a surtout parlé du Dai Mai et du Chong Mai. Cela m’a donné suffisamment de pistes pour développer mon travail avec ce que je sentais déjà. En lisant Maciocia, je me suis dit : « c’est ça que je dois enseigner car c’est ça que je sens ». L’intégration des Merveilleux Vaisseaux a rendu mon travail encore plus efficace.
J’ai continué à développer ce travail. Je voyageais aussi aux États-Unis pour enseigner et les gens me parlaient de Jeffrey Yuen, un grand acupuncteur taoïste. J’ai suivi certains de ses enseignements qui m’ont beaucoup aidée. Je me suis aussi mise à étudier l’embryologie pour comprendre le développement du bébé. Je voulais comprendre et aussi dépasser les mythes, comme celui disant qu’il ne faut pas travailler au premier trimestre car cela créerait des fausses couches. Je voulais m’informer précisément, tant au niveau de la MTC que de la physiologie.
Quelles sont les idées reçues dont vous pouvez tordre le cou désormais à ce sujet ? Pour beaucoup de praticiens, les femmes représentent toujours une catégorie de patientes particulières. Je fais le parallèle car je suis aussi enseignante de Natha Yoga, hatha yoga traditionnel. J’ai tendance à dire « oui tu peux tout faire » à mes élèves, « mais en conscience, en fonction de toi et en étant toujours dans l’équilibre ». Est-ce que c’est pareil pour vous ?
J’ai toujours fait du yoga, avant même le Shiatsu. Toute ma famille en fait ! À 18 ans en Inde, j’en pratiquais déjà. Pas mal de mes exercices pour les Merveilleux Vaisseaux sont d’ailleurs liés au yoga. C’est exactement ce que tu dis : pour moi, c’est la base de la MTC. On travaille avec la globalité de la personne. Je ne peux pas dire mécaniquement si un point est bon ou non, je dois le sentir. Il faut reconnaître que certains points sont puissants et bien les connaître ; la plupart sont sur les Vaisseaux Merveilleux. Ils touchent directement la base des changements corporels, le lien avec le cerveau et le système neuroendocrinien. L’important est de voir l’ensemble de la personne.
Comment procédez-vous pour chaque femme ?
Je ne fais jamais rien de manière mécanique. Chaque femme et chaque énergie sont différentes. Je fais l’évaluation et si je sens qu’un point comme le 6RP ne convient pas, cela m’informe non pas sur le fait de l’éviter, mais sur la pression à donner et la durée. Il ne faut pas isoler les points du vaisseau auquel ils appartiennent. Le 6RP est un point du Chong Mai, tout comme le 3F, le 1R ou le 36E. Presque tous les points dits « déconseillés » sont sur les Merveilleux Vaisseaux.
Qui selon vous alors parlait de « points abortifs » et pourquoi, car c’est quand même très clair dans les enseignements ?
On en parle de manière un peu sulfureuse. On nous dit qu’on ne peut pas les manipuler n’importe comment. Pourtant, dans certains écrits sur le Do In, on ne précise pas forcément qu’ils sont interdits aux femmes enceintes. C’est paradoxal. Ma théorie est que c’était une connaissance un peu secrète réservée aux praticiens expérimentés pour maintenir un certain mystère. Une autre théorie est que c’était une connaissance féminine transmise oralement. Dans les textes anciens, il y a finalement peu d’écrits sur les Merveilleux Vaisseaux à part les trajets. Beaucoup de ce que j’enseigne vient de ce que j’ai appris moi-même sur le terrain.
Vous avez d’ailleurs continué de chercher sur le sujet…
Un obstétricien acupuncteur a fait des recherches et selon lui, rien ne prouve que ces points ne doivent pas être utilisés. Cela m’a rassurée. Je pense qu’à la base, il y a une peur du corps : la peur de faire mal si on le touche. Mais si l’idée du Yoga et du Shiatsu est d’aider le corps à trouver son propre équilibre, pourquoi avoir peur ?
Qu’est que vous préconisez pour le 1er trimestre ? Sur quelles parties du corps, sur quels points vous travaillez?
Cela dépend de la femme. Certaines acceptent le toucher sur l’abdomen, d’autres non. Je respecte toujours leur souhait. Pareil pour les seins qui sont souvent délicats. La base du changement énergétique, c’est le mouvement du Jing et du Sang, donc le Chong Mai. Au premier trimestre, le Chong Mai est la base car il régule le Sang qui change de nature et ne s’écoule plus par les règles. La femme réoriente son Jing. Mon envie de travailler sur la Rate, l’Estomac, le Foie, le Cœur et les Reins avant de connaitre les Vaisseaux Merveilleux venait de leur connexion avec le Chong Mai qui les relie tous ! L’objectif est de stabiliser et de rassembler les énergies.
Le Dai Mai aide aussi à contenir le bassin. On applique ce que dit Bernadette de Gasquet sur le périnée : il soutient, mais doit aussi savoir relâcher. On n’intervient pas que sur le physique. Parfois le Chong Mai suffit, parfois il faut ajouter la Rate ou l’Estomac. Pour les nausées, j’utilise le Maître Cœur, l’Estomac et le Ren Mai. Il y a aussi les changements du système nerveux et endocrinien (Du Mai et Ren Mai) et les Qiao Mai qui aident à l’adaptation. On utilise les Merveilleux Vaisseaux car ils régulent le Jing et les transitions de vie (Wei Mai). C’est rare que je travaille uniquement le méridien du Rein, car les Vaisseaux Merveilleux touchent déjà cette énergie de base. Mais si une femme a une mauvaise respiration, je travaillerai bien sûr le Poumon.
Qu’est ce que vous avez gardé de votre travail sur la macrobiotique ? On n’en parle pas forcément beaucoup à l’heure actuelle malgré l’importance du bol alimentaire. Est-ce que c’est un outil que vous utilisez ?
J’ai découvert la macrobiotique dans les années 80, où à l’époque on n’avait pas beaucoup de nourriture transformée, et je pense que cela m’a beaucoup aidé. Ce que je trouvais génial de la macrobiotique c’était de dire : « mangez les choses qui sont locales et de saison, évitez le sucre et les produits transformés, et cherchez l’équilibre entre le Yin et le Yang » ! Cela a influencé ma propre alimentation.
Ce que l’on mange et ce qu’on respire c’est un pilier de la MTC mais je travaille avec ça plutôt avec le mouvement et la posture : le Qi Gong, le Yoga, les exercices pour les Merveilleux Vaisseaux.

Photo : Agathe Lagarrigue
Comment concevez vous les différents stades de la vie d’une femme à travers le Shiatsu ?
Le Shiatsu est important à toutes les étapes de la vie d’une femme, et d’ailleurs de celle d’un homme aussi. À travers mon travail sur la grossesse, j’ai réalisé l’impact profond de notre vie intra-utérine sur notre futur « moi ». C’est pourquoi le Shiatsu peut jouer un rôle si important dans tous les cycles de la vie. C’est justement grâce à mon travail sur la grossesse que j’ai découvert les Merveilleux Vaisseaux . Ils font circuler notre Essence (Jing), ce réservoir fondamental de notre énergie transmis à la conception, un peu comme notre ADN ou notre génome. Cette Essence est modifiée dès la conception et durant toutes les étapes de notre vie : elle régule notre développement, notre croissance, notre fertilité, notre vieillissement et, finalement, notre mort. Il s’agit essentiellement de l’Essence du « Ciel Postérieur », qui correspond à notre épigénome. L’Essence est censée changer. C’est ce qui nous permet de grandir et de nous développer, non seulement physiquement, mais aussi émotionnellement et spirituellement. Elle n’est pas statique… et en travaillant avec les Merveilleux Vaisseaux, nous lui permettons de mieux circuler tout en étant mieux soutenus face aux changements quotidiens de notre monde extérieur (qui sont largement le domaine des 12 méridiens classiques).
Je conçois les différents stades de la vie, pour les femmes comme pour les hommes, selon des cycles de 7 ans pour les femmes et de 8 ans pour les hommes : c’est le flux de l’Essence. Il existe des moments de changement majeurs durant ces cycles, que l’on appelle parfois « portails de transformation » ou, comme j’aime les appeler, des points de bascule.
Ces étapes sont :
- 1. La conception
- 2. La naissance
- 3. Se mettre en position debout
- 4. La puberté
- 5. La première expérience sexuelle (le « mariage » dans les textes anciens)
- 6. La grossesse, l’accouchement et la parentalité – pour les hommes comme pour les femmes
- 7. Le vieillissement : la « maturessence » (ménopause, andropause)
- 8. La mort
Ce sont des points de bascule car nous pouvons alors nous libérer de schémas limitants, ou au contraire en créer. Les Merveilleux Vaisseaux sont désormais au cœur de toutes mes séances. Ce qui m’intéresse c’est de voir toute notre vie comme un cycle jusqu’à la mort.

Pourquoi selon vous le Shiatsu n’est toujours pas légitime dans chaque pays ?
La réponse simple est d’ordre politique. La situation varie d’un pays à l’autre. Par exemple, dans des pays comme l’Autriche et la Suisse, les praticiens ont réussi à faire accepter le Shiatsu par les assurances médicales et les patients sont remboursés. Dans des pays comme le Royaume-Uni, on peut pratiquer le Shiatsu librement, mais il n’est pas officiellement intégré au système de santé national, bien que nous ayons des organismes de réglementation professionnelle.
Il y a aussi la question politique du financement de la formation. Idéalement, une formation en Shiatsu devrait durer au moins 3 à 4 ans d’études à temps plein, comme un diplôme universitaire. Mais très peu de pays financent cela, ce qui signifie que les écoles ne peuvent pas attirer autant d’étudiants qu’elles le souhaiteraient.

Où travaillez-vous et quel est votre quotidien ?
Je vis maintenant dans le sud-ouest de la France, où j’ai un petit espace pour enseigner et pratiquer le Shiatsu. Quand je suis ici, je commence chaque journée par de la méditation et une pratique corporelle (un mélange de Yoga, Qi gong et Do-in), puis une course avec mon chien. Ensuite, j’essaie de varier mes activités quotidiennes entre l’écriture ou le travail sur ordinateur, le tournage de vidéos, le jardinage et les consultations.
Le Shiatsu est un voyage pour le reste de la vie. Je reçois régulièrement car on a toujours des choses à apprendre sur notre propre corps et cela aide les autres. C’est pour moi la joie du Shiatsu ! C’est une conversation avec le corps, avec une autre âme.
Suzanne Yates
Vous travaillez beaucoup sur les traumatismes et même la mort ?
Je travaille sur les cycles de la femme, les cycles menstruels car beaucoup de femmes sont déconnectés avec leurs cycles. Et je travaille aussi sur la ménopause. Je viens de créer un autre stage sur la mort, la fin de vie et comment soutenir les gens. Comment soutenir la deuxième partie de notre vie ? Mais aussi comment se préparer pour quitter notre corps ? Chaque expiration est une mort. Concernant les traumatismes, j’organise un stage sur les traumatismes de l’enfance qui inclut les abus sexuels. J’estime qu’au moins 50% de mes clients, femmes et hommes ont subi une traumatisme. Cela bloque les énergies de manière très profonde. L’idée est de transformer notre relation à notre corps.
Vous travaillez sur un livre : pouvez-vous nous en dire plus ?
Il s’agit de mon livre sur la manière dont les Merveilleux Vaisseaux sous-tendent notre existence, de la préconception jusqu’à notre dernier souffle. Il est structuré comme un voyage à travers la vie, vu sous l’angle des Merveilleux Vaisseaux et des connaissances modernes sur le corps. Je souhaite que les Merveilleux Vaisseaux deviennent aussi connus que les 12 méridiens, c’est pourquoi je l’ai écrit de façon à ce qu’il soit accessible même aux non-praticiens de Shiatsu. Il s’adresse probablement à des personnes qui connaissent déjà un peu leur corps, comme des professeurs de Yoga ou de Qi Gong, ou des étudiants et des praticiens de Shiatsu.
Ce fut un long voyage. Les Merveilleux Vaisseaux sont devenus l’œuvre de ma vie. J’ai eu l’idée de ce livre il y a environ 10 ans, et il est passé par de nombreuses versions. Je pense que je touche au but. J’ai un agent littéraire et j’ai reçu beaucoup de retours d’étudiants et de clients en cours de route. Maintenant, des lecteurs « bêta » qui ne pratiquent pas le Shiatsu l’ont lu. Il est presque prêt à être envoyé à un éditeur. C’est donc une affaire à suivre de près !
Qu’est-ce qui vous touche autant dans la pratique du Shiatsu ?
Pas mal de gens en Shiatsu ou MTC aiment parler de pathologies mais moi je préfère soutenir et prévenir la physiologie pour aider les choses dans le corps. Il n’y a pas de recettes. J’aime découvrir et chercher pourquoi cette pathologie se manifeste. Regarder la personne et ne pas isoler et traiter les symptômes. Je donne des idées comme le Chong mai pour la grossesse ou l’endométriose. Mais je n’aime pas donner des protocoles. J’aime suivre des énergies. Même après toutes ces années, je fais des choses que je n’ai jamais faites. C’est un apprentissage à chaque instant comme me l’a enseigné Sonia Moriceau. Le Shiatsu est un voyage pour le reste de la vie. Je reçois régulièrement car on a toujours des choses à apprendre sur notre corps et cela aide aussi les autres. C’est pour moi la joie du Shiatsu ! C’est une conversation avec le corps, avec une autre âme.
Merci infiniment Suzanne pour ce bel entretien et sur cette dernière phrase qui résume si bien le travail du shiatsu-shi.
Merci à vous.
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Notes
- Suzanne Yates aime dire qu’elle a vécu ce qu’elle enseigne lors de ses grossesses et de la naissance de ses enfants, Rosa Lia (née en 1990) et Bram Delaney (né en 1995). Elle a écrit le livre Merveilleuse naissance, Editions Jouvence et Shiatsu et grossesse: A l’usage de la femme enceinte de la sage-femme et de la praticienne de shiatsu, Editions Testez. Pregnancy and Childbirth: A holistic approach to massage and Bodywork, Elsevier (seulement en anglais)
↩︎ - Bernadette de Gasquet est médecin et professeure française de yoga spécialisée dans les exercices des abdominaux et de la rééducation périnéale.
↩︎ - Elizabeth Noble, physiothérapeute américaine, a écrit un ouvrage intitulé « Essential Exercises for the Childbearing Year » ↩︎
- Suzanne Yates a organisé des cours hebdomadaires à Bristol de 1990 à 2002 et continue à travailler avec des parents individuellement et dans des ateliers. Elle a travaillé à l’Avon Maternité Services Liaison Committee (Comité de Liaison des Services de Maternité d’Avon) de 1995 à 2000.
↩︎ - Ina May Gaskin, « Le guide de la naissance naturelle Retrouver le pouvoir de son corps », Mamaeditions, mars 2012
. ↩︎ - Giovanni Maciocia (1945-2018) était l’un des praticiens et professeurs les plus respectés dans le domaine de la médecine chinoise en occident. Il a rédigé « Obstétrique et gynécologie en médecine chinoise », Editions Satas.
↩︎
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Autrice
- Les cycles de la vie avec Suzanne Yates - 16/09/2026
- Critique de livre : L’Essence du Shiatsu de Mike Mandl - 21/01/2026
- Entretien avec Rolland Boudet, pionnier du Shiatsu en France - 17/11/2025








