Shinjin : une approche du corps/esprit – (partie 1)

24 Juin, 2026
Reading Time: 6 minutes

Dans la pratique du Shiatsu, nous ne séparons pas le corps et l’esprit. Nous disons même que, en touchant le corps, nous touchons à tous les niveaux de l’Etre, du plus dense au plus subtil. Cela se vérifie dès que nous posons les mains sur quelqu’un et c’est également une vision philosophique orientale. Nous devrions donc toujours dire et écrire corpsesprit, en un seul mot. C’est bien ce que font les Japonais qui disent ‘SHINJIN’. Mais…en regardant l’étymologie de SHINJIN, il apparaît qu’on peut l’écrire de 4 façons, avec des acceptions différentes. Cette étude vous propose d’explorer ce que les Japonais entendent par corps/esprit, et les implications possibles pour notre compréhension et notre pratique du Shiatsu.


LAT. Living apart together

En Occident, corps et esprit sont des concepts philosophiques bien séparés. Souvent, le corps est soumis à l’esprit, et les deux vivent comme une cohabitation forcée. On nous a enseigné à voir les choses ainsi. Vision passéiste qui remonte à quelques philosophes grecs anciens, amplifiée par la vision chrétienne du rejet du corps, remise au mauvais goût du jour par les souvent si peu lumineuses Lumières et qui s’accroche à nos (in)compréhensions dualistes, qui veulent à tout prix définir et catégoriser. La tête invente des narratifs qui lui plaisent, en d’autres termes : se raconte des histoires. 

Penser n’est pas (p)ressentir, pratiquer permet de (p)ressentir

Quand on dit ‘nous créons le monde que nous voyons’, c’est juste. Chacun vit dans son monde : les croyants, les athées, les politiciens, les diplomates, les dictateurs, les riches, les pauvres, les intellectuels, les manuels, les habitants des montagnes, des vallées, des bords de mer, et ainsi, à l’infini… tous ces groupes communiquent plus ou moins et chacun prend ses croyances sur le monde pour la réalité ultime (ça irait passablement si certains ne cherchaient pas à imposer leur vision aux autres).

Corpsesprit est un exemple parfait de ce qui se joue là (au sens de lîla, le jeu divin discerné par les Hindous). Il suffit de changer de plan et de nous rendre sur celui du ressenti profond pour nous rendre compte que couper les cheveux en quatre est un obstacle au ressenti profond du Vivant.

La Voie pour avancer est la suivante : arrêter de ratiociner et explorer, expérimenter. Pratiquer, pratiquer, pratiquer ! Je ne peux parler que de la Voie que je parcours. Et donc, le Shiatsu nous fait toucher corpsesprit. Juste en posant les mains. Sur le corps.

A notre décharge, ici, en Occident, nous avons fort heureusement bien avancé sur les concepts locaux, mais tout cela reste quelque peu confidentiel. Physiciens, astronomes, biologistes, thérapeutes, mystiques… ont eu des compréhensions bien plus riches et plus fascinantes que la compréhension classique et qui font s’émietter peu à peu le monolithe dogmatique des croyances que les profs nous assènent sur l’Univers, la Terre et le Vivant. Restons calmes, et patients : il n’y aura sans doute pas d’avancée décisive sur ce plan de notre vivant.

Car, comme le souligne Eric Baret, « notre vieille tradition judéo-chrétienne nous fait penser en termes de pensée et de sens ». Ce sont de vieilles mémoires. Il n’y a pas d’esprit et de corps, il n’y a pas deux, il n’y a pas vous ou votre corps. Si vous pensez qu’il y a vous ou votre corps, vous allez finir à l’hôpital psychiatrique’.

L’Un, à la base de la pensée de l’Orient, un autre focus

En Orient, la conception de l’Univers et de l’Homme entre Ciel et Terre est depuis bien longtemps très différente. On ne passe pas son temps à tout séparer et distinguer, sauf pour des raisons explicatives pratiques. On considère que tout ne fait qu’un et que tout est en interrelation. Avec de grandes divergences de vue sur ce qu’est la Réalité, l’illusion, la dualité ou la non-dualité. A nouveau, tous ne voient pas la même chose, mais disons que la vision orientale, globalement, est en amont de la nôtre, plus proche de la Conscience universelle à la base de toute la Manifestation.

0 (zéro, le Non-Manifesté inconcevable) se révèle dans Un (Il y a le Non-Manifesté) qui engendre Deux (Yin/Yang) qui engendre Trois (Ciel-Homme-Terre) et à partir de là, les 10.000 Êtres (nombre symbolique pour dire « tout ce qui existe dans l’univers »).

En Orient, le regard se pose donc principalement sur 0-1-2-3 et puis il y a tout le reste. En Occident, nous partons de 10.000 (que nous continuons encore à disséquer jusqu’à l’infiniment petit) et nous remontons, pour certains, (très lentement) le courant.

Cela se voit également dans le CORPSESPRIT qui nous occupe ici. Il y a un seul mot pour le dire, SHINJIN, mais il y a quatre façons d’écrire ce mot, avec des acceptions différentes. On peut ressentir l’Unité, et on peut analyser les différents sens qu’elle offre.

Quelle est la meilleure approche ? Les deux.  Il suffit d’être capable de voir qu’il y a les deux et qu’elles mènent à des compréhensions et des applications bien différentes. Inclure, ne pas exclure. Expérimenter, ne pas projeter. Se placer en amont des croyances, des représentations, voire conditionnements, culturels. Observer largement. Et, avant tout, toucher.

Toucher pour se passer de penser, et pressentir

Dans le Shiatsu, en premier lieu, on pose les mains. Et l’expérience montre que toucher un corps permet d’accéder au domaine de l’esprit. Donc, corps/esprit n’est pas un concept, c’est une réalité agissante.

Mais attention aux fantasmes. Eric Baret (250 questions sur le yoga) nous dit à propos de certains mots très souvent employés dans nos cabinets : « Il faut finalement oublier ces mots énergie, vibration, lumière, qui sont des imaginaires, et se donner à l’exploration tactile. Cela devient une expérience, un vécu, et non pas ce qui a été appris étudié dans les livres. Il faudrait presque se débarrasser de ces mots. C’est une évidence d’un vécu qui s’impose. Les mots énergie, présence, lumière ne veulent rien dire, ils pointent vers une direction. Ils pointent poétiquement vers l’indéfinissable ».

La Vie en son ensemble et en son essence est indéfinissable, trop vaste et trop complexe pour être ramenée en mots. Seule l’exploration tactile nous permet de pressentir l’indéfinissable’. Et il ajoute : « Notre approche expérimentale vise un saisissement profond, on ne donne pas une explication de l’inexplicable ».

En effet. Expérimenter, pressentir, être saisi par l’émerveillement. La Beauté, la poésie de l’Univers éclairent la Voie. C’est ce vers quoi pointe la pratique du Shiatsu. Il suffit de poser les mains.

Penser pour nourrir la recherche

S’il vaut mieux se taire, fin du débat, alors ? Pas la peine de disserter sous peine de masturbation cérébrale collective ?

Oui, et non… Ce mental, malgré sa nature envahissante, sert à quelque chose. Il convient de le laisser à sa juste place, tout en l’honorant et en le nourrissant. Il n’y a pas de combat à mener contre lui.

La réflexion peut amener un regard sur la pratique qui va nous aider à chercher dans la bonne direction. 

Dans les deux prochains articles, je vous emmène donc à la découverte et à l’analyse des quatre façons d’écrire SHINJIN, quatre étymologies avec des sens profonds qui vont enrichir notre compréhension profonde et éclairer notre regard sur notre pratique.

(A suivre)


Auteur

Stéphane Cuypers
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