Dans le monde du Shiatsu, Michel Odoul n’est pas un inconnu, loin de là. Le succès de ses livres qui aujourd’hui sont traduits dans de nombreuses langues, fait de lui l’un des maîtres à penser de notre univers. Mais si ces livres sont des best-sellers, en revanche l’homme et sa vie sont nettement moins connus. Nous avions fait une émission de radio ensemble sur le thème du Shiatsu, mais ne nous étions jamais rencontrés. Et finalement, dans son bureau à la pointe d’un immeuble parisien, entouré des livres qui l’accompagnent depuis des décennies, il parle librement de son parcours, de ses aventures, de sa formation et de sa vision du Shiatsu. Voici un grand moment de partage et de leçon de vie que je vous encourage à lire de bout en bout.

Ivan Bel : Ma première question va peut-être vous paraître bizarre, mais êtes-vous un vrai parisien ?

Michel Odoul : Non, je suis un auvergnat de naissance, plus précisément du Cantal, né à Aurillac. J’ai passé les 10 premières années de ma vie dans les volcans d’Auvergne et mon père était garde forestier, donc j’ai grandi dans les bois comme un enfant sauvage. Les changements de poste de mon père nous ont amenés à changer de lieu petit à petit et j’ai fait mes études à Clermont-Ferrand, à Sup de Co avant de chercher du travail. Quand je suis entré dans la vie professionnelle, je suis monté à Paris. Cela m’a amené à être cadre supérieur dans une entreprise d’électroménager.

Comme tous les cadres supérieurs, je menais une vie de fou. On était dans les années 70, lorsqu’un ami m’a dit : « écoute, si tu as besoin de te déstresser, je pratique un art martial vachement bien, ça s’appelle l’aïkido, tu devrais essayer ».  Et ça a été ma première rencontre avec l’Orient. L’enseignant était Nakazono senseï[i], un maître d’Aïkido de première importance qui représentait le Japon en France (NDR : à la suite de Tadashi Abe Senseï et en même temps que Tamura Senseï et Noro Senseï). C’était également un maître de Shiatsu et d’acupuncture, professeur universitaire en médecine traditionnelle japonaise, dont il connaissait par cœur toutes les références.  Un jour qu’il faisait une initiation au Shiatsu, j’ai décidé avec ma femme d’aller essayer. Justement, mon épouse à l’époque avait mal à un genou. Les médecins lui avaient dit qu’elle n’avait rien. Elle était contente qu’on lui dise ça, mais elle boitait quand même et avait mal. En la voyant arriver Nakazono senseï lui demande ce qu’elle a, la fait s’allonger, appui sur un point au niveau de la cheville alors qu’elle avait mal au genou, elle a hurlé de douleur et ensuite n’a plus jamais eu mal au genou. Nous avons rencontré là une vision du monde et du corps qui nous a un peu ébouriffé les neurones parce qu’elle était capable de répondre à un problème là où notre vision occidentale ne le pouvait pas. Comme je suis curieux de nature, j’ai voulu aller voir plus loin, et le voyage ne s’est jamais arrêté au point que j’ai dû tout quitter pour me consacrer entièrement à cette étude, ce qui à la fin des années 70 n’était pas un choix facile et compréhensible pour tout le monde.

Mutsuro Nakazono senseï, maître d’Aïkido, de Shiatsu et de Kototama.

Quel âge aviez-vous au moment de ce choix ?

Alors, attendez (il réfléchit un moment)… J’avais 25 ans lorsque j’ai fait ce choix.

C’est très tôt dans une vie ça !

Oui, c’est que ça devait résonner avec quelque chose de plus profond. Alors, est-ce que c’était cette enfance dans la nature, de voir le vivant en contact direct et pas à travers un écran de télé, je ne sais pas. Mais une chose est sûre, c’est en observant, écoutant et respectant le vivant, la nature, on arrête de philosopher, car on est en prise avec du concret. Et ce concret est riche en enseignements. C’est ce que j’ai retrouvé à travers l’Aïkido, car derrière l’art martial i y a une philosophie de vie absolument incroyable ainsi qu’une compréhension de ce que sont les systèmes de notre univers, de la gestion des flux de la vie et du caractère vain de la « lutte contre ».  Et comme j’avais fait des études en économie et gestion des entreprises, où l’on vous apprend à gérer les flux et à s’en servir, il s’est fait une sorte de rapprochement dans mon esprit. Du coup, dans les premières années, j’ai utilisé la gestion des flux appris en Aïkido et dans le Shiatsu comme méthode de gestion des conflits dans le monde du travail[ii].

Quel type d’homme était Nakazono senseï ?

C’était un samouraï, on peut le voir dans ses ouvrages. Si on les lit au pied de la lettre aujourd’hui, on se dit « qu’est-ce que c’est que ce fou » ?! Il était dans cette rectitude sans concession du samouraï et donc c’était quelqu’un de difficile à suivre. D’ailleurs, un certain nombre de ses assistants n’ont pas pu aller jusqu’au bout de leur apprentissage. Son dernier en France, Philippe Ronce, n’a pas pu le suivre lorsqu’il est parti aux États-Unis par exemple [iii]. Pour ma part, je n’ai pu le suivre qu’une année, mais quel bagage il m’a laissé !

Ensuite, j’ai suivi un de ses assistants d’Aïkido et de Shiatsu, Pierre Molinari[iv], qui était aussi un fou de la Voie, c’est-à-dire d’une personne totalement engagée dans ce qu’il faisait, comme notre maître. Je vais vous donner un exemple : pour Nakazono senseï il n’était pas question d’arriver cinq minutes avant une séance de Shiatsu. Sa journée, il fallait la préparer, car la première des rectitudes elle s’impose au praticien. Donc il fallait arriver tôt, préparer le corps, nettoyer les lieux, méditer, etc. Pour lui la posture du praticien n’était pas un privilège, mais un devoir, une obligation de comportement correct avec en filigrane tout le code du Bushido. La seconde particularité de Nakazono c’était  qu’à partir d’un certain niveau il n’expliquait plus rien. Si on en voulait plus, il fallait aller le chercher, travailler, observer, s’engager davantage. Pour un esprit occidental de base, ça, c’était particulièrement énervant (rires), contrariant, donc seuls ceux qui s’accrochaient pouvaient y arriver.

Quel type de Shiatsu enseignait-il ?

Lui avait appris notamment les styles de Namikoshi et de Masunaga. Mais c’était un spécialiste de la médecine Kampo et d’acupuncture, donc il a fait sa propre synthèse. La première de ses spécificités c’est qu’il disait toujours « si vous touchez au global, vous toucherez toujours au local. Mais si vous ne touchez qu’au local, vous ne toucherez jamais au global. Avant de faire quoi que ce soit pour régler un déséquilibre spécifique, il faut toucher tout le corps pour préparer le terrain ». Cette préparation du terrain il la faisait en commençant par rouvrir tous les points d’Assentiment du dos[v][. Ainsi, il travaillait sur les 12 méridiens, car sa vision du Shiatsu au-delà  de la technique ostéo-articulaire était d’agir sur les méridiens. La seconde spécificité de son Shiatsu tenait en la capacité à travailler précisément un choix de points de pression (NDR : tsubos) pour régler un déséquilibre. De cette manière, il agissait autant sur le quantitatif de l’énergie (tonification – dispersion) que sur le qualitatif notamment en utilisant les points antiques. Donc après un travail de préparation d’ouverture des points Shu au niveau dorsal, ce qui permettait d’ouvrir les vannes et de faire un premier niveau d’équilibrage, il choisissait un traitement spécifique en fonction de ce qu’il avait trouvé par le biais de l’anamnèse, de l’observation des yeux, la langue, la posture, le pouls, etc. Ensuite viennent les techniques qui sont de deux ordres.

  • • L’ostéo-articulaire : rouvrir les articulations, détendre les muscles…
  • • Et le travail énergétique : avec les pressions digitales ou les moxas.

C’est un travail complet, un peu atypique dans le monde du Shiatsu, qui intéresse d’ailleurs pas mal les Japonais comme le fils Masunaga. Idem quand j’ai fait venir l’équipe enseignante de l’école Namikoshi ou encore là-bas sur place quand je les ai rencontrés à Tokyo. On peut dire que ça les chatouille cette idée d’un Shiatsu complet.

Michel Odoul en cours chez Haruhiko Masunaga à Tokyo.

La suite de votre apprentissage vous l’avez fait comment ?

Avec Pierre Molinari, durant 23 ans d’affilé, car il fonctionnait comme Nakazono senseï. Il fallait s’accrocher. Je suis passé d’étudiant à assistant, puis j’ai enseigné l’Aïkido et le Shiatsu dans son dojo à la porte d’Ivry. Bien sûr le Shiatsu c’est une technique ostéo-articulaire, musculaire, puis énergétique, mais il fallait apprendre à dépasser la technique en y mettant ce qu’on étudiait par ailleurs, nos recherches parallèles. Nakazono senseï nous disait « Ce que vous mettez dans le Shiatsu ne dépend que de la grandeur de l’espace que vous avez décidé d’y mettre ». C’est là que je me suis intéressé au champ du psycho-émotionnel, car je me rendais compte que c’était l’une des zones d’absence de cette pratique. En tout cas dans ce qui était exprimé. On sait bien dans la théorie que tel méridien correspond à telle émotion, etc., mais les Orientaux parlent peu de ça, car ils l’expriment d’une autre manière. À ce moment je me suis dit que bon, nous on a une chance en Occident c’est qu’on connaît bien ce domaine-là. Je me suis intéressé aux travaux de tous les grands de la psychologie moderne, Freud, Jung, Adler, Berger, Frankel, etc., et j’ai commencé à faire une lecture transverse et à recouper les émotions avec les réactions psychosomatiques. J’ai compilé ça pendant des années et des milliers d’heures de séances, ce qui m’a amené à écrire le livre « Dis-moi où tu as mal… » (NDR : voir la liste des ouvrages en fin d’article). J’ai confronté tout ça avec ce qu’en pensaient les Japonais, mais aussi les Chinois, notamment au Guang An Men Hospital de Pékin.

J’ai lu le livre que vous citez, très tôt dans ma vie, dans ma vingtaine d’années, et je me suis toujours posé cette question : comment avez-vous fait pour découvrir les mécanismes des maux du corps. Est-ce que c’était une transmission ou une recherche personnelle ?

Les deux. Cela a aussi été une transmission, mais pas organisée, pas structurée et pas exprimée avec des mots compréhensibles dans notre langage psychologique. D’ailleurs, Nakazono lorsqu’il arrivait au dojo ne savait jamais ce qu’il allait enseigner. Il sentait les gens et lançait un sujet. Mais ça m’a donné ma première gageure en tant qu’enseignant, c’est d’organiser tout ce savoir, d’en faire une synthèse pour des étudiants occidentaux afin d’arriver à une pédagogie claire, compréhensible, ramenée à son essence. L’essence de la pédagogie ce n’est pas uniquement l’art d’enseigner clairement, mais c’est surtout de savoir donner à l’autre ce qu’il est capable de recevoir.

Après la compilation de données, j’ai fait des statistiques, car j’aime bien la philosophie, les idées, mais je suis aussi très concret. J’ai donc observé la répétition des phénomènes sur tel ou tel méridien, encore et encore, jusqu’à pouvoir en tirer une conclusion de cause à effet. Ça a été mon travail de faire cette synthèse-là pour ensuite inverser la proposition et être capable de dire que si une personne souffre de tel ou tel problème, peut-être bien qu’il souffre de telle ou telle cause.

Revenons un petit peu en arrière. Vous étudiez dans les années 70 et à quel moment vous devenez praticien ?

En 82. C’est-à-dire qu’il y a eu toute une période avant cela où je faisais ça en parallèle avec mon boulot, pour des raisons alimentaires. Il fallait bien nourrir la famille. Mais à un moment donné c’est devenu impossible, entre les stages intensifs, les cours à suivre, j’étais devant un choix à faire. J’ai alors cherché un moyen d’assurer la transition vers le Shiatsu professionnel. À l’époque il y avait un film à gros succès : « Star Wars ». Mon neveu me disait toujours « c’est dommage que les épées laser ça existe pas, ce serait tellement bien ». Puis un matin en accompagnant mon épouse à son travail, fin octobre il faisait encore nuit, je vois les policiers faire la circulation avec leur bâton blanc lumineux. Là dans ma tête ça à fait tilt. Aussitôt je fais des dessins, des plans, l’état des comptes du livret de Caisse d’Épargne, je contacte les fabricants de moules à injection et en 8 jours je sortais avant Georges Lucas le premier sabre laser en jouet pour les enfants. J’ai rempli le coffre de la voiture, fait le tour des marchands de jouets de Paris et à Noël ce fut un carton inimaginable. Pendant 3 ans j’ai vendu ces sabres, et du coup en 82 j’avais mis de côté assez pour me lancer et en 86 je donnais mes premiers cours.

Michel Odoul enseignant l’Aïkido.

C’est amusant comme histoire, voici une facette de vous que l’on ne connaît pas. En 82 quand vous vous installez, j’imagine que le mot « Shiatsu » ne disait rien à personne.

C’était un gros mot. Tout simplement un gros mot. Le seul moyen pour y arriver fut de convaincre les gens, de faire fonctionner le bouche-à-oreille, bref ce fut long, mais c’est pour ça que j’avais anticipé et créé une cagnotte en revendant tous les droits du sabre laser. Il a fallu trois ans avant d’avoir une clientèle suffisante pour en vivre. Bref, c’était un pari sur l’avenir.

Vous avez ouvert directement ici, à l’Institut Français de Shiatsu ?

Non j’ai commencé à enseigner en 86 dans la salle de Pierre Molinari porte d’Ivry. Ici ce fut 10 ans plus tard, en 96.

Quel a été le déclic qui vous a poussé à ouvrir cet institut ?

Je me sentais l’envie d’en faire plus et d’avoir un lieu à moi, parce que pour créer une identité il faut une unité de lieu. La question fut aussi économique, car ouvrir un centre à Paris n’est pas la même chose que dans une ville de province où le mètre carré est 10 fois moins cher. J’ai cherché longtemps, visité tout un tas de bureaux à louer, mais j’aimais bien le quartier des Gobelins. Et en passant ici rue Monge, je tombe sur un panneau de location ici même alors que je roulais en voiture. Je me gare, je prends le numéro de téléphone, le type de l’agence peut venir tout de suite, gros coup de cœur et je signe le soir même. Un seul hic ! Je n’avais pas de quoi payer le loyer. Il a fallu travailler à nouveau d’arrache-pied et ce fut à nouveau un saut dans le vide pour se lancer dans cette aventure supplémentaire. Mais l’envie était là et comme on dit souvent, c’était plus fort que moi. Il fallait que ce soit à cet endroit avec cette vue (NDR : l’institut donne sur l’église Saint-Médard dans le Vème)  et cette lumière-là. C’est comme ça que j’ai créé cet institut qui fait mon bonheur aujourd’hui.

L’équipe du Japan College of Shiatsu (JSC Tokyo, école Namikoshi) à l’Institut Français de Shiatsu, été 2018. A gauche Michel Odoul, et deux personnes plus loin, Watanabe Senseï.

C’est finalement l’un des tout premiers centres de formation sur Paris non ?

Non pas l’un des premiers, mais dans cette dimension-là et cette structure, oui. Car il faut bien le dire, et ce n’est pas un jugement de valeur, mais beaucoup de centres de formation avaient un côté artisanal. Moi je voulais que mon approche autant que le lieu soient indiscutables, respectables et que cela donne envie aux gens de venir. J’ai été formé dans des sous-sols, sur des tatamis qui sentaient la sueur, avec des néons comme éclairage, mais je ne voulais pas imposer ça à mes étudiants. Par contre, j’ai conservé des règles à la japonaise : on commence à l’heure et on finit à l’heure. Si quelqu’un est en retard, il ne rentre pas. J’ai mis du temps à imposer cette discipline et nombreux sont ceux qui ont été mécontents, mais peu importe. C’est comme cela que je voulais enseigner.

Aujourd’hui finalement, cela fait combien de temps que vous êtes dans le Shiatsu ?

Ah non, ça ne se dit pas… (rires). Plus de 40 ans en tout cas.

C’est ça qui est formidable, c’est que l’on voit que les années passent, mais que la passion est intacte, toujours dans l’apprentissage, toujours dans la découverte. C’est sans fond ! Je voudrais en venir à votre vision du Shiatsu. Est-ce selon vous un travail corporel, une technique énergétique ou encore autre chose?

C’est tout ça ! Dans le Shiatsu je trouve une similitude avec l’Aïkido. C’est une démarche. Dans mon institut j’estime que je n’enseigne pas uniquement du savoir-faire, mais aussi du savoir-être. Ce qui signifie qu’être praticien de Shiatsu ce n’est pas faire que de la consultation. C’est être droit, avoir un regard ouvert au monde, avoir une capacité d’écoute sur ce que la vie et le vivant nous proposent, c’est d’être dans une philosophie de vie dans laquelle on retrouve les codes du Bushido et du Shinto. En résumé, la bienveillance fraternise avec l’exigence, ce qui peut sembler être antinomique, mais qui en réalité est profondément inséparable. La juste bienveillance c’est être une branche solide à laquelle l’autre peut se raccrocher, et ça, cela suppose un travail de rectitude au quotidien. Par exemple, c’est bien de se laver les dents, mais c’est important aussi de nettoyer ses racines. C’est comme le polissage d’une lame. Cela se fait en douceur, et ça a besoin de temps.

Parlez-moi de cette notion de temps.

La notion de temps amène souvent à un paradoxe. Les étudiants ont un diplôme en main, ont étudié pendant 4 ou 5 ans alors ils se considèrent tout de suite comme très forts, capables de travailler voir d’enseigner parfois. Mais cette étude implique également une notion de paliers et il est important de savoir où l’on en est dans une progression, un parcours qui est immense. Du coup, il faut prendre les patients au niveau qui est le sien et ne pas vouloir aller trop vite. Là où arrivent les problèmes dans cette progression liée au temps c’est quand émergent des notions de toute puissance, et de fascination qui est la nôtre à vouloir atteindre un résultat. C’est dans ces moments-là qu’on force et qu’on fait des choix excessifs et que finalement on disperse l’énergie puis on fait des erreurs. Ce n’est pas nous qui dictons le rythme de notre progression. Cela fait partie d’un processus de vie, d’exigence vis-à-vis de soi au quotidien, dans la quantité de travail certes, mais aussi dans la capacité d’endurance. En tant qu’enseignant c’est en plus un processus que l’on retrouve dans l’exigence qu’on impose aux élèves et dans la capacité à donner aux élèves ce qu’ils peuvent absorber. On ne sera un praticien ou un enseignant juste que lorsque tout sera mûri de l’intérieur. Pour cela, pas besoin de se déguiser en japonais ni de mettre de l’encens à tout va, on n’est pas à Katmandou. Par contre il est nécessaire d’être dans l’ici et maintenant, dans ce monde-ci, dans cette vie-ci, avec toute la présence que l’on peut développer pour soi et pour les autres.

Cela prend du temps de faire ce chemin. Vous avez parlé de paliers, mais il y a aussi des traversées du désert.

Il y a même des moments de régressions, c’est le processus normal. Pour expliquer les traversées du désert, j’illustre cela à mes étudiants en expliquant ce que c’est un malade. Un malade c’est un insecte dans la phase de la mue. Il est à l’étroit dans sa carapace, il cherche à la déchirer. C’est pour ça que ça fait mal. Donc anesthésier cette douleur, à ce moment-là,  peut avoir des conséquences dramatiques puisque cela peut conduire l’individu en évolution, à régresser. Ensuite, en attendant que durcisse sa nouvelle peau, il est fragile. Et c’est dans cet état-là qu’est le patient et pour lui c’est une traversée du désert en attendant d’arriver à son nouvel état d’équilibre. Mais il faut savoir que le praticien lui aussi traverse des choses. Pour lui il y a deux phases de danger : celle où le vent souffle dans son sens, alors il se sent porté, devient euphorique et risque de  s’enflammer ; celle où le vent lui est contraire et alors il se met à douter. Dans les deux cas, c’est très dangereux ! L’euphorie ou l’ivresse de la réussite, c’est là où le praticien fait des erreurs. Le doute c’est le moment où de formidables praticiens vont tout arrêter et c’est très dommage. À mon sens pour éviter ces écueils, il faut rester ancré dans sa pratique au quotidien, dans l’exigence dont je parlais tout à l’heure. Ainsi, on peut passer son désert personnel et franchir un palier.

le temps ne respecte pas ce qui se fait sans lui “.

Je reviens à ma question de tout à l’heure : le Shiatsu est-il une technique purement ostéo-articulaire ou énergétique ou autre ?

L’Orient globalement, qu’il soit chinois, vietnamien, coréen ou japonais, accepte fondamentalement l’idée du caractère vibratoire de notre univers. Par conséquent, les tensions, les déséquilibres comme l’état d’harmonie, ça se gère par l’énergétique. La question qui surgit alors est : quelles sont les interfaces que j’utilise ? Je peux utiliser comme interface pour réguler du vibratoire le nutritionnel par exemple, c’est la diététique énergétique chinoise. Je peux utiliser l’acupuncture. Je peux utiliser la moxibustion et enfin les techniques corporelles. Le Shiatsu s’inscrit là-dedans, c’est-à-dire qu’il permet par la pression par les doigts sur des points ou des zones précises – même dans la vision de Namikoshi – d’informer, de communiquer et de rééquilibrer un état énergétique. Que l‘on utilise comme vecteur explicatif les fascias, les ondes scalaires[vi], le fréquentiel cosmique ou autre, cela n’a pas d’importance. C’est juste une question de langage et d’organisation de la pensée, et pour avoir travaillé avec des praticiens de tous les styles, tous font de l’énergétique comme Monsieur Jourdain fait de la prose, certes parfois sans le savoir, mais parfois avec plus de résultats que ceux qui ne font que de l’intentionnel.

Donc, pour répondre à votre question, le Shiatsu est une technique corporelle, ce qui permet d’avoir une action ostéo-articulaire. C’est aussi une technique énergétique, bien entendu. Et enfin, le Shiatsu est une technique psychosomatique, parce que dans le temps de l’anamnèse, quand le praticien pose quelques questions au patient, à travers cette simple porte ouverte, il propose qu’autre chose qu’un symptôme puisse apparaître.

Quelle est cette autre chose qui apparaît ?

Peut-être la racine du problème pour lequel il vient. Faisons une analogie. Prenez un type à qui on n’a pas dit qu’il fallait débrayer pour conduire sa voiture. Crack, crack, crack. Il finit bien sûr par casser sa boîte de vitesse. Il amène sa voiture au garage et le garagiste trouve la panne et change le boîtier de vitesse. Le type est content, il repart avec sa voiture sans plus d’informations, et crack, crack, il recommence. Tant qu’on ne lui a pas expliqué qu’il faut débrayer pour changer de vitesse, il continuera sa conduite pathogène et accidentogène. Par conséquent, dans le champ du curatif il y a la dimension Yin qui est la dimension corporelle, mais il ne faut pas oublier la dimension Yang qui n’est pas qu’énergétique, mais qui est aussi la question du sens. Et c’est pour ça que je suis allé chercher dans cette direction-là, parce qu’elle est fondamentale. Alors évidemment qu’on a dit « Odoul, il ne fait pas du Shiatsu, il fait de la psychologie », mais ce n’est pas grave, parce que le temps fait que la question du sens devient de plus en plus actuelle. Grâce à cette recherche j’interviens dans un D.U. de médecine à Strasbourg pour parler des liens corps-esprit, etc. Plus personne ne peut nier l’importance de la quête du sens de la maladie par les patients.

Dans ma pratique du Shiatsu j’ai en effet constaté un changement ces dix dernières années. Les gens ne veulent plus seulement être soulagés, mais veulent comprendre pourquoi ils sont malades.

Oui et c’est pour ça qu’on peut tenter de fuir cette question tant qu’on veut, mais à un moment ou un autre on sera rattrapé par cette demande. C’est logique ! Un enfant qui tombe, la mère lui fait une bise sur l’endroit où il s’est fait mal. Il n’a plus mal et repart jouer. Le traitement c’est quoi ? Du psycho-émotionnel. Point ! On va droit à la racine du problème. Mais ne faire que du psycho-émotionnel c’est oublier la dimension corporelle et en Shiatsu c’est une erreur. C’est comme dire au conducteur il faut changer le boîtier de vitesse sans lui apprendre à débrayer, c’est une erreur.

Michel Odoul devant le mémorial dédié Tokujiro Namikoshi, à la JSC de Tokyo, avril 2018.

Ce qui signifie alors que dans le Shiatsu il y a aussi une dimension éducative du patient alors ?

Pas éducative, mais informationnelle. À mon sens, le Shiatsu n’a pas de prétention éducative. Ou alors après il faut discuter sur ce que l’on met dans ce mot. Mais par contre, le patient ne doit pas repartir comme il est arrivé. Il doit se réapproprier la part qui est la sienne dans sa problématique. Et c’est tout un jeu subtil, car ce ne doit pas être le praticien qui dit ce qu’il y a comme souci. En revanche, comme lui le sait, il conduit le patient à comprendre son problème et éventuellement à l’exprimer. Et ça, ça génère un phénomène d’insight, de déclic chez le patient, qui se dit « mais bon sang, c’est ça la cause de mon problème ». Et là, la personne accepte et sait enfin embrayer pour passer à la suite de son histoire. C’est peut-être là que se situe alors sa dimension « éducative ».

Le praticien n’étant pas muet, quel est le rôle de la parole thérapeutique dans le Shiatsu ? D’abord, doit-on parler en tant que praticien ?

Bien sûr ! Dans la manière dont je l’enseigne, l’entretien dure au moins 20 minutes, c’est important. Pas du bavardage et pas de psychologie de « café du commerce », mais une parole qui est guidée. Il y a une conduite de l’anamnèse qui organise à la manière très particulière de la médecine chinoise à ce que le patient trouve du sens à son problème. Nous avons un devoir d’informer, mais pas de convaincre. Et bien sûr il y a un devoir de conseil, en nutrition, sur le mode de vie, sur des pratiques de type Qigong ou Taichi et éventuellement recommander d’autres praticiens ou médecins. Tout cela fait partie des éléments fondamentaux de la responsabilité du praticien.

En 2015 vous sortez trois livres d’un coup, les trois tomes intitulés « Shiatsu fondamental ». En lisant le Tome 3, je me suis dit que cela faisait du bien de ramener le lecteur sur la philosophie japonaise et pas uniquement taoïste chinoise, ainsi que sur les concepts importants de cette culture. Il y’en a un qui me parle beaucoup, et je vais vous le donner sous forme de dessin, c’est le triangle, le rond et le carré. En quoi est-ce important ?

Alors, comment on va dire ça… c’est Terre-Homme-Ciel… la capacité à refaire l’Unité. Cela reconstitue les trois fondamentaux – symbolique, structurel et énergétique – de ce qu’est notre univers et de ce qu’est notre monde. Qu’est-ce qui fait que dans une abbaye romane on se sente si bien ? Parce que cette architecture est basée sur le cercle et le carré, soit la Terre et le Ciel. Le triangle quant à lui c’est la représentation de l’homme qui s’insère au milieu des deux autres. Ce sont des symboles énergétiques qui nous permettent de comprendre comment s’organise le tout et d’accepter que « le Ciel ordonne et la Terre exécute ». C’est l’acceptation d’une transcendance non religieuse qui à la fois est macrocosmique – la manière dont le Ciel externe ordonne et dont la Terre réagit et s’organise- et à la fois est microcosmique –soit notre propre Terre c’est-à-dire dans notre corps et également dans notre Ciel interne, notre psychisme -.

Après, on retrouve ces symboles un peu partout et qui d’ailleurs sont transverses à la plupart des cultures du monde – amérindiennes, africaines, occidentales et asiatiques – parce qu’ils font partie des archétypes. Dans les arts martiaux par exemple ce sont les trois positions fondamentales pour exécuter n’importe quelle technique.

Et comment peut-on ramener ces trois symboles dans le Shiatsu ?

Par le postural surtout. Le triangle dans le Shiatsu c’est avant tout la position assise du praticien (NDR : seiza) avec les trois points d’appui que sont les deux genoux et les pieds joints.

Est-ce aussi la capacité à réaligner une personne dans son corps et dans sa relation au monde ?

C’est ça ! Et le triangle central devient alors le praticien capable de réaligner la personne entre son corps (carré) et son ciel (rond). Il y a beaucoup d’explications possibles, car on est dans l’une des grandes représentations symboliques du monde et de l’Univers avec celui du Tao, le Yin/Yang, la spirale, etc.

Dans les concepts fondamentaux du Shiatsu, vous insistez également beaucoup sur la notion de « Misogi »[vii]. Vous enseignez cela à vos étudiants ?

Oui bien sûr. Tout comme en Aïkido, cette notion de travail de purification intérieure est essentielle. D’ailleurs, nous avons un module de formation de deux jours pour apprendre aux praticiens à se nettoyer. Nous utilisons les 50 postures transmises par Nakazono senseï, qui répondent d’ailleurs aux 50 sons du Kototama. Dans le Kototama il y a 5 sons mères comme il existe 5 principes énergétiques[viii] et on fait des liens entre les deux. Ueshiba senseï[ix] faisait aussi bien Misogi que du Kototama, et il avait un son pour chaque geste qu’il effectuait dans ces moments-là. C’est ce que l’on retrouve dans sa dernière forme de son art qu’il appelait Takemusu Aïki. Mais autant il expliquait clairement ce qu’il fallait faire pour Misogi (exercices, prières, etc.), autant il avait une espèce de prudence concernant le Kototama qu’il refusait d’enseigner. Au point que Nakazono dut aller voir un maître qui s’appelait Ogasawara Koji Senseï (auteur de « L’âme des mots » ou Kototama, en 1964) pour l’apprendre, car à part vivre une vie monastique, cet art n’est pas transmissible comme une simple technique. C’est la raison pour laquelle je ne l’enseigne pas non plus ; je donne quelques clés de compréhension insérable dans le Shiatsu, c’est tout. Par contre Misogi, oui, on le travaille sérieusement.

Lorsque vous dites le mot « sérieusement », on sent chez vous une exigence de tous les instants.

Une idée fondamentale qui n’est pas spécifique au seul Shiatsu, mais à tout le champ dans lequel nous exerçons, c’est de comprendre que le fait de pratiquer une médecine douce n’autorise pas l’à peu près, le nébuleux et à se baser sur le seul ressenti. C’est tout le contraire. Si l’on prétend travailler dans les champs du subtil, l’exigence doit être plus grande que si l’on ne faisait qu’une technique mécanique. Les approches alternatives feront un bien fou le jour où elles comprendront qu’il faut qu’elle fasse du ménage. Il faut faire attention à ce qu’on dit et à ce qu’on fait, car la tendance est à aller un peu légèrement et un peu vite en besogne. Tout doit pouvoir se justifier et s’expliquer.

Du coup, cela implique véritablement que l’on exerce en son âme et conscience. Cela revient à dire qu’on doit être aussi exigent dans le savoir-faire que dans le savoir-être, ce qui nous amène à devenir un être droit et non pas à devenir, comme on le dit dans le Shinto, un être « fourbe », c’est-à-dire une personne qui se trompe de chemin parce qu’elle cherche à éviter des choses, à se laisser aller, à ne pas étudier tout à fond. La difficulté pour les praticiens d’aujourd’hui c’est de comprendre que même si on est arrivé à un certain niveau, il ne faut jamais oublier de faire des gammes, ni oublier toutes les strates intermédiaires, entre le début et la fin d’une action, sinon on n’aura jamais de bons résultats. Autrement dit, ce qui compte, c’est le chemin.

Pour conclure cette interview, je voudrais finir par cette remarque que j’entends souvent comme quoi les études de Shiatsu sont longues et que cela demande trop d’engagements pour les suivre et donc que c’est décourageant. Qu’en pensez-vous ?

Face à cela il faut se poser une question : est-ce que ces gens enverraient leur mère se faire soigner chez quelqu’un qui a été formé en 15 jours ou en 6 mois ? (rires). Voilà, c’est très basique comme question, mais je pense que ça remet les choses au clair. C’est valable dans tous les domaines, mais particulièrement dans la période de formatage qu’est l’enseignement, car c’est un formatage, pour devenir un praticien digne de ce nom.

Reprenons l’image du polisseur de lame japonais. Il reçoit l’acier forgé avec une forme de sabre, mais cela ne suffit pas. Il lui faut donner un éclat, un reflet et travailler longuement pour cela. Les polisseurs – que sont tous les étudiants-, doivent travailler leur lame ou leur âme, on peut l’écrire des deux façons. Certes, on peut faire du Shiatsu familial ou de confort, et travailler avec ça, pas de problème, cela ne demande pas beaucoup de temps. Mais quand on veut pouvoir prétendre accueillir une personne qui est en souffrance, là on ne joue plus. On a une responsabilité et le geste qu’on va avoir en tant que praticien peut avoir une conséquence catastrophique si la formation a été rapide, ou salvatrice si l’on a pris le temps d’étudier et de travailler sur soi. Quelqu’un a dit un jour, désolé je ne retrouve plus qui, mais voilà la citation : « le temps ne respecte pas ce qui se fait sans lui ».

Merci beaucoup pour ce moment partagé.

Merci à vous d’être venu.


(C) crédits photos : avec l’autorisation de Michel Odoul.

Notes :

[i] Mutsuro Nakazono (1918-1994), maître d’arts martiaux (Judo et Aïkido surtout) et de pratiques médicales japonaises (Shiatsu, Acupuncture et spécialiste de Kototama soit l’art du son), qui vécut au Japon, aux USA et en France. Il sera l’un des premiers professeurs de Christian Tissier shihan. Lire la biographie de Nakazono par Léo Tamaki.

[ii] Cette méthode est devenue assez commune aujourd’hui et de nombreuses sociétés de coaching en entreprise proposent cet outil connu sous le nom d’AïkiCom ou Aïkido verbal.

[iii] Nakazono part en 1972 s’installer à Santa-Fe (Nouveau-Mexique) pour échapper aux tracas faits par l’ordre des médecins en raison de ses trop bons résultats. En revanche là-bas, il ouvre de nombreuses cliniques, est rapidement reconnu pour son talent d’acupuncteur et sera à la base d’une des premières lois américaines encadrant cette pratique.

[iv] Pierre Molinari est l’auteur avec Georges Brunon de « Le geste créateur et l’Aïkido » (éditions du Rocher, 1980). Il est surtout l’un des quatre seuls adeptes avancés en Kototama formé par Nakazono (avec Jean-Claude Tavernier, Philippe Ronce et Fabien Maman).

[v] Les points d’Assentiments sont les points Shu (en chinois) ou Yu (en japonais), soit les points dits de Transports.

[vi] Les ondes scalaires possèdent une forme en spirale, avec des propriétés différentes des ondes électromagnétiques. Pour en savoir plus, lire l’article d’Alternative Santé n°63, décembre 2014.

[vii]Misogi (禊) est un concept japonais qui vient du Shinto et peut se traduire par « purification ». Il est attaché à un ensemble de techniques pour se nettoyer le corps et l’esprit des kegare (impuretés), généralement au solstice d’été et au solstice d’hiver.

[viii] Cf : Wuxing et les cinq mouvements énergétiques.

[ix] Morihei Ueshiba (1883-1969) est le fondateur de l’Aïkido. Pour en savoir plus, lire la biographie de Ueshiba sur Fudoshinkan.eu par Ivan Bel.

Bibliographie de Michel Odoul

A propos du Shiatsu :

  • • L’harmonie des énergies, éditions Albin Michel, 2002
  • Shiatsu et réflexologie pour les nuls, First Editions, 2009
  • • Shiatsu fondamental, Tome 1, Albin Michel 2014
  • • Shiatsu fondamental, Tome 2, Albin Michel 2014
  • • Shiatsu fondamental, Tome 3, Albin Michel 2014
  • • Le Shiatsu, PUF, 2017
  •  Shiatsu Fondamental, Dunod 2019

A propos des liens corps-esprit :

  • •         Dis-moi où tu as mal, je te dirais pourquoi, Albin Michel, 2002
  • •         Dis-moi pourquoi cela m’arrive Maintenant, Albin Michel, 2016
  • •         Dis-moi quand tu as mal, je te dirais pourquoi, Albin Michel, 2013
  • •         Dis-moi où tu as mal, le lexique, Albin Michel, 2003
  • •         Aux sources de la maladie, Albin Michel
  • •         La phyto-énergétique, avec Elske Miles, Albin Michel, 2004
  • •         Cheveu parle-moi de toi, avec Rémi Portrait, Albin Michel, 2002
  • •         Un corps pour me soigner, une âme pour me guérir, Albin Michel 2011
  • •         Les médecines alternatives en 40 pages, Poche, 2016
  • •         L’animal en nous, Albin Michel, 2011
  • •         Face à la mort, ouvrage collectif sous la direction de Jacques Delga, MA Editions, 2018