En Shiatsu les personnes qui se plaignent de douleurs et de raideurs de la nuque sont légion et c’est un traitement que l’on étudie assez tôt dans son cursus de shiatsushi. Mais la réalité est plus complexe que ce que l’on aborde généralement à l’école, car la nuque est d’une grande complexité et les causes à l’origine des douleurs peuvent être très diverses. Prenons le temps d’en savoir un peu plus pour éviter les accidents et savoir quoi faire.


Lorsqu’on étudie l’anatomie, on ne peut que s’émerveiller de la complexité de certaines zones corporelles. Si un bras n’est pas très compliqué à observer et comprendre, la nuque (provenant de l’arabe nukha’) en revanche est un bijou de complexité. Et il y a une bonne raison à cela : la nuque porte à la fois la tête (en moyenne 5kg), la fait bouger dans un grand nombre de directions possibles (en inclinaison, rotation et latéralisation) et n’est pas soutenue par une autre partie du corps (alors que la colonne lombo-dorsale est enchâssée dans un tronc assez large). Par conséquent, elle se doit d’être résistante à la pression, posséder un grand nombre de muscles et se débrouiller toute seule sans compter sur l’aide d’autre partie du corps.

Un peu d’anatomie

Si on détaille un tant soit peu l’anatomie de la nuque (et non du cou), on constate que tout s’organise de manière à articuler les vertèbres cervicales.

Le rachis cervical est composé de 7 vertèbres dont la première et la seconde possèdent leur propre nom : l’atlas et l’axis. Atlas est une référence au titan grec qui porte le monde, comme cette vertèbre porte le globe de la tête. Une bien lourde tâche. Ces deux-là ont une structure particulière, alors que les 5 autres cervicales se ressemblent davantage, plus proche de ce que sont ensuite les thoraciques (ou dorsales) et lombaires. Voici la manière classique de décrire l’anatomie locale :

  • Le corps du rachis représente la partie ventrale : elle est épaisse, solide
  • L’arc vertébral représente la partie dorsale : elle entoure le foramen
  • Le foramen constitue le cœur : c’est le creux au sein des os où passe la moelle épinière. On l’appelle également le trou de conjugaison.

Évidemment, entre chacun de ces os se trouvent des cartilages. Chaque vertèbre est reliée à ses voisines par un jeu de ligaments, un mot dont le sens signifie « qui relie ».

C’est là qu’entrent en jeu les muscles qui servent à mobiliser et solidifier l’édifice. Et il y en beaucoup. On parle d’un plan musculaire profond, puis d’un 2e plan, d’un 3e et d’un plan superficiel. Plus on est profond, plus les muscles sont proches des os et plus ils sont courts. Plus on s’éloigne et plus les muscles sont longs et s’accrochent à la base du crâne et jusque dans le dos comme le trapèze ou le splénius.

Les causes des douleurs

Faire une liste exhaustive de toutes les causes de douleurs et de raideurs de la nuque paraît être une mission presque infinie. Toutefois, on peut tenter de résumer celles-ci avec un peu de bon sens.

  1. Traumatique : c’est le cas le plus évident. Un accident de voiture (coup du lapin), un coup porté à la nuque, une chute sur la tête, et on obtient un choc physique suffisamment fort pour créer une élongation brutale, une entorse, voire un déplacement osseux. Ce genre d’origine doit vous alerter, car il n’est pas bon de manipuler une personne qui est dans cet état. Si c’est récent, il faut avoir le réflexe de renvoyer vers un médecin pour une radio. Imaginez qu’il y ait une fracture cervicale, un étirement ou même des pressions Shiatsu peuvent avoir des conséquences sérieuses. Si la case médecin est cochée et que le traumatisme est ancien, connu et suivi, alors ce sera plutôt à un ostéopathe d’agir en compagnie avec le Shiatsushi pour travailler la musculature et relâcher les tensions, faire circuler l’énergie, etc. Il est recommandé d’apprendre les tests qui permettent de détecter un problème grave (voir plus bas).
  2. Pathologique : il y a des maladies qui touchent soit la moelle, soit les os, soit le système nerveux. Dans tous les cas, il faut avoir un diagnostic médical pour savoir de quoi il retourne. Par exemple, l’arthrose cervicale est une maladie due à l’usure des cartilages. La hernie discale est une sortie du cartilage hors de son axe central. Le torticolis chronique est dû à des déchirures ou déformations au niveau des ligaments ou des muscles. Et on ne parle même pas de la méningite. Bref, tout ça n’est pas la même chose et requiert pas mal de prudence dans les mobilisations qu’on apprend à l’école de Shiatsu.
  3. Inflammatoire : polyarthrite rhumatoïde, spondylarthrite, névralgie cervico-brachiale, les troubles inflammatoires peuvent aussi être une cause de souffrance de la nuque. Je pense notamment à la névralgie nerf d’Arnold qui mériterait un article en soi, car il est assez commun pour être étudié en détail. Dans tous ces cas-là, outre un suivi médical, le Shiatsu est d’une grande aide en remettant de l’espace entre les cervicales et en calmant la douleur. Pour cela, rien de tel que l’utilisation des méridiens et des points locaux et distaux, car plus l’énergie circulera librement ainsi que les liquides, plus l’inflammation va s’atténuer.
  4. Tension nerveuse : chez beaucoup de gens, le stress s’accumule dans les épaules et la nuque jusqu’à créer une telle tension qu’elle immobilise partiellement ou totalement la tête. Dans ce cas, pas la peine de vous faire un dessin : le Shiatsu, oui, mille fois oui.
  5. Posturale : une mauvaise posture qui se répète tous les jours est l’un des meilleurs moyens pour avoir mal à la nuque. Avec des heures de bureau sans fin face à un écran, la tête tirée vers l’avant, ou bien en utilisant trop le smartphone qui casse la nuque presque à angle droit vers le bas, l’informatique ne nous aide pas vraiment.
  6. L’activité physique : certains sports comme le fait de soulever des haltères tire beaucoup sur le cou et la nuque. Les tractions sur une barre, même chose. Mais aussi les travaux physiques comme dans le bâtiment qui nécessite de soulever souvent des matériaux lourds vont avoir une incidence sur la nuque. Il faut bien masser les muscles et étirer.
  7. Cas rare : le fait de porter un casque. Je me souviens qu’à l’armée lors des manœuvres on se plaignait souvent d’avoir mal au sommet du crâne et à la nuque. Porter un casque de plusieurs kilos toute la journée créé une petite compression qui devenait pénible en fin de journée. Puis j’ai oublié. Mais des années plus tard alors que j’étais devenu praticien de Shiatsu, j’ai reçu un militaire professionnel qui se plaignait de maux de tête. En fait, cela surgissait toujours après avoir fait des exercices avec casque.
  8. Psycho émotionnelle : les traumatismes psy peuvent créer aussi des tensions insoutenables à la nuque. Je me souviens d’une jeune femme qui avait des crises de tétanie cervicale qui la faisait hurler. Toute son enfance son père la saisissait par le cou et lui écrasait le visage sur ses livres d’écoles quand elle ne comprenait pas ses leçons tout en lui hurlant dessus. Elle avait fui son père et son pays, mais la douleur persistait. Là encore, le Shiatsu fut souverain et lui a permis de se sortir de ses raideurs et douleurs. L’utilisation des points Fenêtre du Ciel sont très efficace dans ce type de cas.
  9. Climatique : là on est dans ce que la médecine orientale appelle « les facteurs climatiques externes ». Le plus connu est le Vent qui raidit la nuque, surtout quand il se combine avec le Froid. D’où l’intérêt de mettre une écharpe ou d’avoir une capuche pendant l’automne (une des saisons du Vent) et l’hiver (saison du Froid). Mais le Vent-Humidité n’est pas tellement mieux.
Nuque tirée vers l’avant( à gauche), typique de l’utilisation d’écran informatique à longueur de journée.

Comme je le disais, cette liste n’est pas exhaustive, mais elle a le mérite de brosser un tableau relativement clair des causes de raideurs et douleurs de la nuque.

Étiologie en Médecine extrême asiatique

Plutôt que de parler de Médecine Traditionnelle Chinoise, ou Médecine Traditionnelle Orientale (où commence l’Orient ?), il est plus juste de parler de MEA pour Médecine extrême asiatique, car si la Chine a été il y a fort longtemps le berceau de cette médecine, cela fait un bon millénaire que le Vietnam, le Japon et la Corée ont absorbé puis retravaillé cette médecine. De plus, on n’utilise de moins en moins le terme « Orientale » pour désigner l’Asie, car cela renvoie à l’orientalisme du 19° siècle et son colonialisme.

Si les approches et techniques peuvent varier un peu, en revanche le fond et les théories restent les mêmes. Que dit la MEA concernant les raideurs et les douleurs de nuque.

  1. Comme dit précédemment, il s’agit tout d’abord de facteurs climatiques qui agressent le Qi défensif. La nuque étant souvent découverte, elle offre un terrain de jeu où le Vent peut facilement pénétrer. Qui n’a jamais eu la nuque raide après avoir été dehors un jour de vent et de pluie et/ou de froid ? C’est un grand classique. Si on agit très vite, en massant, réchauffant la nuque et l’intérieur du corps avec une boisson chaude, ou en prenant carrément un bain bien chaud, cela passera facilement. Si en revanche on laisse en l’état en se disant que demain ça ira mieux et bien… en fait ça n’ira pas mieux le lendemain, bien au contraire. C’est le meilleur moyen d’avoir au minimum une nuque raide et au pire de la fièvre et des frissons.
  2. Dans un contexte inverse, la trop grande Chaleur lèse les Liquides Organiques. Les muscles s’assèchent ainsi que les tendons et ligaments. Conclusion, la nuque se raidit, mais ce symptôme sera assez général dans tout le corps. Du coup, le Vent-Chaleur n’est pas bon non plus.
  3. Le Vide de Qi et la Stage de Sang vont bloquer les muscles de la nuque. C’est un classique, car dès que le Qi s’arrête, le Sang stagne. Dès que celui stagne, alors les douleurs musculaires apparaissent.
  4. Le Vide de Yang du Rein. Celui-ci est moins évident, du moins on n’y pense pas forcément. Tous les méridiens Yang sont présents sur la tête et le plus grand d’entre eux est le Tai Yang. Tai Yang est le couple IG-Vessie, mais la Vessie est aussi liée aux Reins (relation Biaoli). Donc si le Yang du Rein ne monte pas jusqu’en haut, il n’y aura pas assez de mouvement et de puissance pour que la Vessie qui passe par la nuque fasse son travail. Cela va se ressentir par une douleur plus ou moins sourde qui peut aller jusqu’à la raideur.
  5. Cas rare : Vent-toxique par blessure/coupure. Philippe Sionneau[i] signale ce tableau auquel on ne pense jamais. Et pour cause. Il s’agit de la définition chinoise du tétanos. Il s’agit donc d’un cas d’urgence médicale qui n’est pas du ressort du Shiatsu. Nous sommes généralement vaccinés dès l’enfance contre cette maladie. Mais si vous faites du Shiatsu en Afrique ou en Asie du Sud, il est tout à fait possible que vous croisiez ce cas. Pour le distinguer voici la liste des symptômes : raideur et hypertonicité de la nuque suite à une coupure. Crispation des mâchoires. Fièvres et frissons (cela doit vous alerter). Céphalées, dysphorie, agitation. Mais surtout, rictus facial ressemblant à un sourire tordu et convulsion des membres. Le pouls est en corde et serré. Un seul réflexe : l’hôpital.

Les tests à connaître pour éviter les accidents

Vu la complexité de la nuque, mieux vaut s’assurer de ne pas blesser la personne qui vient vous voir. Pour cela il est important de connaître les tests discriminants qui permettent de vérifier s’il y a un risque à manipuler et traiter la nuque. Il y en a quatre en tout qui sont très simples. Mais si vous ne les avez pas appris avec un enseignant, nous recommandons de ne pas le faire sans une petite formation préalable.

  1. Tester une fracture cervicale. Le patient est assis, tête et dos droits, et on presse sur le sommet du crâne à deux mains. S’il y a douleur à la pression, on envoie le patient faire une radio de contrôle

2. Tester une entorse cervicale. Toujours dans la même position, on place les mains par derrière de part et d’autre de base de la tête, et on étire la tête vers le haut. S’il y a douleur, c’est qu’il y a une entorse cervicale. Il ne faut surtout pas continuer à tirer et immobiliser la nuque.

3. Tester une compression nerveuse ou atteinte du plexus cervico-brachial (test d’Adson). Le patient est assis. On lui demande de tendre un bras à l’horizontale sur le côté puis d’approcher son oreille vers l’épaule opposée au bras tendu. Demander de faire une rotation afin de regarder la paume de la main du bras tendu. Relever la main tendue. Si une douleur apparaît dans la paume de la main, c’est qu’il y a un spasme du plexus cervico-brachial. Le faire des deux côtés. La présence d’une douleur est une contre-indication à la mobilisation des cervicales.

4. Test des artères cervicales (Test Addison Wright). Le patient est assis. Lui demander de tourner la tête au maximum sur le côté, puis le faire regarder en haut et en arrière. Attendre quelques secondes. Si des mouches (points noirs) apparaissent dans la vision ou que la vue se trouble ou que des vertiges apparaissent, alors c’est qu’il y a un souci d’artères cervicales. Renvoyer le patient vers un médecin qui prescrira un Doppler et ne pas manipuler le cou.

Test d’Adson

Traitement de la nuque en Shiatsu

Selon les écoles de Shiatsu, les traitements sont différents. Le Zen Shiatsu va mettre l’accent sur la pression des points des méridiens, le Shiatsu Namikoshi sur des de points musculaires. Partout on trouve quelques techniques de massage et de mobilisations douces dans toutes les directions avec étirement continu. L’école Ohashi est la seule à proposer d’ajouter un bras de levier en utilisant le tenugui pour obtenir un effet plus fort. L’école Shiatsu et Fascia de Gabriella Poli insiste sur la mobilisation des fascias, ce qui est plus subtil. Toutes sont de bonnes pistes, mais à utiliser à bon escient et en toute conscience. D’où l’intérêt des listes qui précèdent, car elles permettent de faire une évaluation utile d’où on va exclure directement tous les cas qui relèvent du médical ou de l’ostéopathie/chiropraxie. Dans les autres cas, on se posera la question de notre capacité à traiter seul ou en binôme avec un ostéopathe, un kinésithérapeute ou un acupuncteur. Enfin, dans les cas où le Shiatsu peut agir, il est important de savoir différencier les causes pour traiter correctement les déséquilibres. Car compter uniquement sur l’énergie du Ciel et de la Terre risque d’être un peu court. Être un professionnel de Shiatsu[ii] consiste à comprendre les causes, savoir trier les cas et assumer ses choix.

Bonne pratique !


Auteur : Ivan BEL, avec l’aimable participation de Caroline Bourguignon pour les tests (Ecole Occitane de Shiatsu Traditionnel)


Notes :

  • [i] « Maladies & symptômes en médecine chinoise », volume 4. Philippe Sionneau, Guy Trédaniel éditeur, 2005.
  • [ii] A titre personnel, je ne peux que vous conseiller de fuir les formations courtes de moins de 3 ans ou moins de 500h, notamment celles qui prétendent vous donner un diplôme au bout d’un week-end. Optez toujours pour les formations les plus exigeantes, les plus longues et les plus riches en contenu. 😊