Il y a beaucoup à dire en matière de rythmes dans le Shiatsu. Le Shiatsu est un art thérapeutique intrinsèquement lié à la médecine traditionnelle chinoise. Celle-ci est elle-même entièrement liée aux mouvements et aux rythmes de la nature que les anciens chinois ont observés pendant des millénaires. Il est donc logique que le Shiatsu soit la représentation même de ces rythmes et les traduise au sein de sa technique. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle certaines écoles enseignent des enchaînements de type Feu, Métal, Terre, Bois ou Eau, dans les saisons qui leur correspondent.

Cependant, chaque style de Shiatsu semble s’être cristallisé autour d’un rythme précis dans la pression, jusqu’à en faire leur marque de fabrique distinctive. D’un côté cette spécialisation est intéressante, car elle a permis d’étudier à fond ce qu’un rythme en particulier peu donner sur le corps humain, en plus de la pression perpendiculaire et de la poussée (puissance) exercée. Par exemple le Koho Shiatsu ou le Jigen Shiatsu, deux styles de Shiatsu martiaux, ont un rythme très rapide (de l’ordre de la seconde) et une pression assez forte, tandis qu’à l’opposé le Zen Shiatsu ou le Yin Shiatsu peuvent passer un temps relativement long sur chaque point avec une pression plus légère. D’un autre côté ces spécialisations empêchent d’apprécier tous les rythmes de pression et de les utiliser tous. Un peu comme si vous disiez à un garagiste de n’utiliser que la clé de 12 et de ne pas toucher aux autres pour réparer un moteur ou à un musicien de ne jouer qu’une seule note. Cela semble handicapant, non ? C’est bien le cas.

Les différents rythmes

Entre les deux extrêmes (très rapide et franchement lent), il existe tout un panel possibilités. On peut les classifier plus ou moins comme suit :

  • Moins d’une seconde : il s’agit de frappes précises pour effectuer un kuatsu (technique de réanimation) lorsqu’un corps s’affaiblit gravement ou juste après un trauma.
  • 1 seconde : très rapide, ce rythme est utilisé dans le Shiatsu d’origine martiale. Il tonifie le corps et le Yang. Dans ce type de Shiatsu, mieux vaut être déjà en bonne forme et assez solide, comme le sont les pratiquants d’arts martiaux.
  • De 2 à 3 secondes : le rythme est rapide. Il nécessite de repasser plusieurs fois sur la même ligne pour obtenir un effet. Cet effet est à la fois relaxant et tonifiant, car il stimule la surface et l’énergie Yang, tout en détendant l’intérieur grâce au rebond. C’est un très bon rythme pour décoincer les problèmes mécaniques et musculaires et faire circuler le Ki.
  • De 3 à 5 secondes : ce rythme présente un bon équilibre entre Yin et Yang. Il permet de contacter la couche du Sang, d’équilibrer le corps et l’esprit tout en approfondissant la détente du receveur.
  • De 5 à 12 secondes : ce rythme assez lent permet de stimuler l’énergie Yin pour ré-énergiser une personne fatiguée. Il va contacter les couches profondes et provoquer la mise en action du système nerveux parasympathique. Il ne nécessite généralement qu’un seul passage par ligne de travail.
  • Au-delà de 12 secondes : on entre dans ce qu’on appelle les connexions (ou « pouce méditatif »), dont le but est d’harmoniser l’énergie entre deux tsubos, deux méridiens ou entre le receveur et le praticien. Cela se passe souvent entre deux points de contact (les deux pouces ou les deux paumes de la main).

Si on veut être capable de réaliser un Shiatsu adapté à chaque cas qui arrive dans votre cabinet, il est intéressant de maîtriser tous ces rythmes dans la pression et de ne pas se limiter à une façon de procéder. C’est pourquoi il faut toujours se méfier des dogmes et des « c’est comme ça ». Dans mes cours j’ai l’habitude de dire « si vous avez un éventail qui est replié sur un seul cran et qu’il fait chaud, vous pouvez toujours l’agiter. Vous n’aurez pas beaucoup d’air, l’effet est quasi nul ! Si vous ouvrez tout l’éventail, cela fonctionnera nettement mieux ». Lorsque les études se font en clinique, comme c’est le cas lorsque la formation est à plein temps[1], l’enseignement étudie tous les rythmes de pression. Certaines écoles vont même jusqu’à conserver ce qu’il y a de meilleur dans chaque styles et de jeter aux orties les dogmes, afin de ne se concentrer que sur l’aspect thérapeutique. Je suis assez d’accord avec cette vision des choses qui est très anglo-saxonne et peut se résumer ainsi : « seul le résultat compte ».

Devenir le chef d’orchestre de sa séance de Shiatsu, et créer sa symphonie.

Mais cette histoire de rythme va bien plus loin encore. L’un des enseignants les plus compétents que j’ai pu rencontrer dans ma vie de Shiatsushi est Bernard Bouheret[2]. Auteur de plusieurs livres, très réputé en France, il vit le Shiatsu depuis plus de 35 ans. La plus grande leçon que l’on puisse recevoir de sa part est de le regarder donner un Sei Shiatsu. Contrairement aux styles de Shiatsu avec un rythme unique, celui-ci varie régulièrement au sein d’un traitement. Il en parle comme d’une symphonie musicale (sur ce sujet je vous renvois sur l’excellent article de Stéphane Cuypers). Il y a l’introduction, la montée en puissance, puis comme pour un morceau de musique, des hauts et des bas, des temps calmes comme des temps rapides, des sortes de refrains, puis une conclusion en douceur. Les changements de rythme introduits ne sont jamais brusques. Il ne saute pas du coq à l’âne, ce qui créerait une dysharmonie qui perturberait le receveur. Non, il fait tout cela en progression continue, comme si vous étiez en voiture dans un paysage de collines qui ondoient. Cette notion de mise en musique, et donc automatiquement de rythme, permet une grande richesse dans le traitement et d’adapter constamment le rythme et la profondeur par rapport au ressenti des mains. De cette manière, le receveur a la sensation d’être « exploré » sur un peu toutes ses facettes. C’est un sentiment apaisant et complet à la fois, où rien ne semble avoir été oublié. Kobayashi sensei, l’instructeur senior du Japan Shiatsu College de Tokyo, a fait en 2014 la démonstration d’un traitement complet à Bruxelles, lors d’un stage international. Sans un mot et pendant presqu’une heure, ses mains ont parcouru le corps comme un pianiste, passant d’un rythme à l’autre, marquant des pauses quand il le fallait pour repartir de plus belle. Du coup, si on applique cette manière de faire, on ne s’ennuie pas en tant que praticien pendant la séance et l’on peut se prendre pour un véritable chef d’orchestre, inventer ses compositions, créer ses partitions, bref, suivre son intuition, son ressenti.

Pour courir la métaphore du musicien, imaginez qu’un étudiant ait appris toutes les notes, et mêmes plusieurs gammes, mais qu’en matière de rythme on lui assène « dans la musique, seul ce rythme est le bon, ta-ta-ta-ta… », comme un métronome. Alors il se met au piano ou à n’importe quel instrument et joue « ta-ta-ta-ta », quel que soit la note. Ce serait affreux à en mourir non ?

Rythme régulier : stable mais ennuyant.

Si cela est vrai, alors pourquoi continuer à pratiquer quoi que ce soit en ne suivant qu’un seul rythme, que ce soit de la musique ou du Shiatsu ? Observez honnêtement votre pratique et ce qu’on vous a asséné pendant vos cours. Etes-vous habitué à suivre un rythme monocorde ou êtes-vous capable de jouer une vraie partition ? Connaissez-vous tous les rythmes existants en Shiatsu ? Avez-vous testé leurs effets ? Les avez-vous combinés avec d’autres principes de la pression ? Encore une fois, il n’y a pas une seule bonne manière de faire. Chaque école, chaque style de Shiatsu nous apprends quelque chose, aussi il ne faut pas se restreindre et s’enfermer dans une manière de faire. Le Ryoho Shiatsu que j’enseigne explore systématiquement toutes les variations dans les rythmes de pression, dans le tempo, la profondeur, la force et teste les approches mécaniques autant qu’énergétique, afin d’ouvrir le plus grand possible l’éventail des possibilités.

Les silences

Dans la musique comme dans la poésie, dans la peinture comme dans le discours, ce qui donne du relief ce n’est pas tant le rythme que les silences que l’on pose aux bons moments. La notion de silence est capitale. Savoir arrêter la course des doigts dans un Shiatsu est comme la cerise sur le gâteau. C’est une respiration, une pause entre deux séquences, qui offre un moment de répit au receveur comme au donneur. Dans ce laps de temps, il ne se passe pas rien. Le Shiatsushi écoute le corps, approfondi la connexion, tandis que jusha (le receveur) rassemble ses forces ou se laisse aller encore plus profondément. Le bon moment pour faire une pause dépend entièrement de sa capacité à ressentir. Si vous tombez sur une douleur, un point de tension, rien ne sert d’insister outre mesure avec l’espoir que ça passera. Parfois, il faut savoir attendre, écouter, accompagner le receveur dans l’infiniment petit, dans le subtil. C’est là que se joue parfois le point d’orgue d’un traitement tout entier, comme si on était à l’apex d’une montagne avant dans redescendre l’autre versant.

Le silence est souvent le point d’orgue du traitement.

La question qui se pose alors est combien de temps faut-il tenir cette pause ? L’équilibre est délicat et encore une fois il faut se fier à votre instinct et à votre écoute. Si vous ne faites rien pendant une heure, la personne sous vos mains va se demander pourquoi elle est venue ? Si vous partez trop vite, vous risquez de rater quelque chose d’essentiel. Kawada sensei disait qu’il lui était arrivé de tenir une pression immobile pendant 45 minutes, jusqu’à ce que la vie revienne dans le point qui l’intéressait (en l’occurrence, VC6, Kikaï). D’une manière générale, attendez de sentir une modification, même infime, dans la chaleur, la circulation sanguine ou les fibres musculaires. C’est le signal qu’un processus est enclenché. Attendez encore un petit peu pour vous assurer que le processus se poursuit bien et passez à la suite de votre symphonie.

Le rythme n’est donc pas juste une idée intellectuelle, mais bel et bien un principe fondateur de la technique Shiatsu, qui permet de varier les effets et de créer du relief à votre traitement. Mieux encore, le praticien peut retrouver aussi de temps à autre le plaisir de travailler que sur un seul et même rythme, non plus parce qu’il ne sait faire que ça, mais parce qu’il l’a choisi. Ainsi, après avoir créé un espace de liberté pour le receveur grâce à la pression et du confort grâce à la stabilité, il créé cette fois un espace de liberté créative pour lui. Avec les variations de rythmes et les pauses dans une partition de Shiatsu, tous les acteurs d’une séance de Shiatsu y trouvent leur compte et entrent de plein pied dans la notion de plaisir : plaisir de se faire traiter et plaisir de donner.

Ivan Bel

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  • [1] Comme c’est le cas au Canada ou au Japon avec des formations sur deux ou trois ans de 2200h minimum.
  • [2] Bernard Bouheret est le fondateur du Sei Shiatsu, de l’Union Française des Professionnels de Shiatsu Thérapeutique et auteur de l’indispensable « Vade Mecum – 108 traitements de Shiatsu », aux éditions Quintessence.