Reading Time: 42 minutes

Parmi les pionniers japonais qui ont introduit le Shiatsu en Europe, Yuji Yahiro senseï est l’un des grands noms qui ont influencé toute la péninsule italienne. Son parcours révèle une personnalité atypique attirée dès son plus jeune âge par une forte spiritualité. C’est grâce à cette soif de spiritualité qu’il a tissé des liens avec des géants tels que Taisen Deshimaru, Masanobu Fukuoka, Shizuto Masunaga ou Masahiro Oki. Il a accepté de se confier à nous dans cette magnifique interview où il nous parle de sa vie, de son Shiatsu et de sa quête sans fin pour devenir « un véritable être humain ».


Ivan Bel : Bonjour Maître et merci de bien vouloir prendre de votre temps pour répondre à cette interview. Avant de commencer, je voudrais savoir comment vous allez et si votre famille est en bonne santé.

Yuji Yahiro : A me voir, qu’en pensez-vous ?… Tant que vous êtes en vie, c’est que ça va bien.

Généralement je débute mon interview par des questions sur la vie des personnes, mais je ne peux pas m’empêcher de vous demander tout de suite quelque chose qui m’intrigue. Comment cela se fait-il que dans votre école de Shiatsu vous ayez aussi une école de Taïko ? C’est magnifique !

Actuellement notre groupe est enregistré sous le nom de « université livre Okido Mikkyo Yoga ».

Dans notre lieu d’étude nous avons 4 sections : le Yoga Okido, le Meiso Shiatsu, la naturopathie et l’art du Munedaiko (le son universel du tambour japonais).

Le groupe Munedaiko dont les membres fondateurs sont mes trois fils, a fondé de manière indépendante son association. Il est reconnu par l’ambassade du Japon comme représentant d’un art de la culture traditionnelle. Avant de s’unir et de collaborer, chacun de mes enfants a tracé son propre chemin de recherche.

Yahiro senseï heureux au sein de sa grande famille. (c) Yuji Yahiro

Venons-en à vous. Où êtes-vous né ? Dans quelle sorte de famille avez-vous grandi ? Je sais que votre héritage familial est assez important. Pouvez-vous nous en parler ?

Abe Dozan, le grand-père maternelle de Yahiro senseï était lui un moine (c) Yuji Yahiro

Mon nom de famille est Yahiro. On retrouve ce patronyme dans les écrits japonais les plus anciens, à partir du VIIIe siècle. A l’époque, à Tokyo, il y a 12 siècles, le palais où se réunissait le gouvernement s’appelait Palais Yahiro. Donc, probablement, nos ancêtres faisaient partie de l’appareil gouvernemental. La famille est ensuite transférée à Osaka, à quelque 600 km de Tokyo, probablement envoyée là-bas, avec le poste de ministre des Affaires étrangères. A l’époque où je suis né, Nara était encore la capitale des relations extérieures et Tokyo était la capitale du Japon.

Après cela, ils deviennent des samouraïs. En 1868 s’achève l’ère des Samouraïs, mais à la campagne la réglementation est restée longtemps. Aujourd’hui le règlement a disparu, il n’y est presque plus! Mon père était mi-samouraï, mi-agriculteur. Autour du château il y avait des terres cultivées et il gérait les paysans/ouvriers et quand c’était nécessaire il se rendait au château. Il était professeur d’arts martiaux et mon père était aussi professeur d’arts martiaux. Il était policier et pendant la guerre il a enseigné le Ju Jitsu et la baïonnette (Ndr : jūkendō (銃剣道). A la fin de la guerre, mon père ayant été officier, cela a été très difficile pour lui de trouver un travail. Il est mort à 48 ans. Son rêve était de parcourir le monde. En fait, j’ai réalisé le rêve de mon père.

Maître, pouvez-vous nous parler de votre mère ?

Le père de ma grand-mère était producteur de saké, du nord du Japon. Elle aurait dû hériter de l’usine car elle était la première fille et n’avait pas de frère. En allant au temple, qui faisait à l’époque le service scolaire, elle tomba amoureuse d’un moine orphelin. Ma mère est née de cette union. Ma grand-mère a quitté la maison de son père. Ils ne se sont pas mariés. Ma grand-mère est elle-même devenue nonne et a vécu seule dans un temple abandonné pendant de nombreuses années, mais elle mourut dans la maison de mon père. Mon grand-père maternel est également devenu un moine célèbre au Japon.

Quelle est votre date de naissance Maestro ?

Je suis un peu fatigué par cette question !

Il y a l’âge physique, l’âge inscrit à la mairie (âge mondain) et l’âge spirituel. Nous avons différents types d’âge. Si vous voulez connaître mon âge mondain, je suis né en 1951, le 4 juillet.

Votre âge spirituel ?

Je ne sais pas, c’est ça le problème !! J’ai toujours dit 21, dès que j’ai grandi spirituellement. Quand ma première fille a atteint 21 ans, j’ai ajouté 1 an, 22 au moins un an de plus qu’elle. À 40 ans, j’ai interrompu les anniversaires, à 50 ans, j’ai rouvert les anniversaires et remercié le don de la vie. Pensant avoir soixante ans, je suis allé dans la jungle en Inde pour faire un jeûne de 33 jours. À mon retour, je me suis rendu compte que je m’étais trompé dans mon âge, je pensais avoir soixante ans mais en fait j’en avais encore 58. En tout cas, à mon retour, mes enfants m’ont dit que j’étais rajeuni.

Ce matin j’ai mesuré mon poids en fonction de l’âge : j’avais 60 ans !

Donc mon âge mondain 70 ans, mon âge physique mesuré par le poids 60 ans, spirituellement je ne sais pas.

Sérieusement, mon grand intérêt est de devenir un adulte spirituel avant de mourir, de devenir un être humain.

Quelle sorte d’enfant ou d’adolescent étiez-vous ? On dit de vous que vous étiez un peu rebelle, est-ce bien vrai ?

Yuji Yahiro collégien (second en partant de la droite), un enfant un peu turbulent (c) Yuji Yahiro

Dans le jardin d’enfants d’après-guerre, il y avait plein d’enfants, donc mon père a eu du mal à me trouver une place. Au début de la maternelle, je me battais déjà avec tout le monde et après quelques jours, je n’y suis plus allé. De même dans les premiers jours de l’école primaire, je me heurtais souvent à d’autres enfants.

Mais au fond, ceux qui se souviennent de moi disent que j’étais gentil.

Vers l’âge de 9 ans, j’ai beaucoup saigné à cause d’un accident et cela a considérablement changé mon caractère et je suis devenu plus calme.

À l’âge de 13 ans, vous  pratiquiez déjà le Shiatsu et la pranathérapie, et vous saviez qu’il était possible d’aider les gens là où la médecine occidentale n’arrivait pas à la refaire. Pouvez-vous mieux m’expliquer cela ?

À l’âge de dix ans, mon père est mort sous mes yeux. Cela a certainement été décisif pour déclencher quelque chose de plus en moi. À l’âge de douze ans, à la fin de l’école primaire, j’ai été nommé représentant de 1800 élèves. Déjà à cette époque, je sentais que les études scolaires ne servaient pas à grand-chose, que cela ne me suffisait pas, alors j’ai cherché d’autres textes dans des bibliothèques ou des librairies et enfin aussi une communication avec un moine dans un temple. Un jour, ma sœur a eu un mal de tête qui ne passait pas même avec les médicaments. Ma mère l’a emmenée chez le moine dans le temple, donc après que le moine l’ait soignée, la douleur est passée. Après un certain temps, elle a développé des douleurs abdominales. Je me suis souvenu que le moine avait placé ses doigts sur son front, alors j’ai pensé que je ferais la même chose en mettant mes mains sur son abdomen. Ma sœur m’a dit qu’elle sentait une sorte de courant électrique. Après cela, les maux d’estomac étaient passés. C’était ma première expérience de manipulation. Ma mère était fière de mon don naturel, elle-même pratiquait la médecine naturelle de manière amateur, alors elle m’a emmenée dans les maisons voisines, à l’hôpital, pour offrir mes services aux personnes qui avaient des maux. Mes maîtres étaient les gens qui avaient des problèmes.

La recherche de spiritualité est si forte qu’à 15 ans vous êtes  parti à pied pour traverser le Japon, quelle était la motivation ?

J’ai fait ce voyage parce que je voulais la paix dans le monde.

Mais pour avoir la paix dans le monde, est-ce que seulement marcher suffit ?

Tout le monde doit être en paix. Vous devez commencer par vous-même. J’ai assisté à de nombreux congrès pour la paix, mais je n’ai pas vu la paix dans le cœur des personnes qui y ont assisté.

Le jeune Yahiro avec sa grand-mère (c) Yuji Yahiro

Comme vous viviez dans le sud, je suppose que vous êtes allé au nord ? Combien de temps vous a-t-il fallu? En tant que jeune adolescent, n’était-ce pas trop difficile de le faire seul ? Qu’est-il arrivé ?

À cette époque, beaucoup commençaient déjà à fréquenter l’université, alors le directeur de mon école nous a appelé, ma mère et moi, pour parler. Il m’a conseillé de finir l’école et de faire le voyage plus tard. J’ai répondu : « Demain, ma vie n’est pas garantie, ce que je veux faire maintenant est mieux si je le fais maintenant ». Ma mère m’a soutenu dans mon choix en me disant : « Mon fils est maintenant majeur, je respecte son choix ».

Le jour du départ, ma grand-mère et ma mère se sont inclinées pour me saluer. Mon voyage au Japon a duré environ un an. J’ai voyagé dans tout le Japon.

Vous avez traversé beaucoup de nature, de forêts, comment faisiez vous pour dormir, manger ?

Quand il n’y avait pas de nourriture, je ne mangeais pas, cela signifiait qu’il y avait plus de temps pour marcher, si vous pouvez boire de l’eau, la vie ne meurt pas facilement. Parfois, quelqu’un m’offrait aussi de la nourriture, un déjeuner, pas très souvent bien sûr. Très souvent, je dormais dans la rue, parfois on m’invitait dans la maison, parfois je dormais dans des auberges de jeunesse.

Une fois je marchais et il faisait très noir, je me suis endormi et le lendemain matin j’ai vu que j’étais dans un cimetière. Si j’avais su, je ne me serais jamais endormi.

Que s’est-il passé après cette marche ?

Ce fut une bonne expérience, vécue au milieu de tant d’aventures, avec le soutien de tant d’inconnus et avec tant de critiques et de reproches d’adultes. Mon parcours a également suscité l’intérêt de nombreux étudiants universitaires qui auraient aimé vivre la même expérience et qui m’ont invité à raconter comment je vivais ce parcours. C’était fatigant mais ça m’a beaucoup aidé. Je suis devenu plus confiant.

Yahiro senseï (à droite) en compagnie du maître d’arts martiaux Minoru Mochizuki [1] à gauche (c) Yuji Yahiro

Vous avez fréquenté un monastère shinto où vous avez été initié à divers arts. Lesquels ?

Quand j’étais enfant, ma famille fréquentait un temple fondé par Kukai [2], un célèbre moine japonais, dans les années 1700. J’ai suivi un moine. Fondamentalement, la vie de ce moine était un grand exemple pour moi. Depuis la mort de mon père, un grand intérêt pour le sens de la vie s’était manifesté en moi.

Ils ne m’ont pas initié ni appris les techniques, on peut dire que je les ai volées. Le monde Mikkyo est non-enseignement. Ceux qui veulent vraiment apprendre le font sans enseignement. C’est beaucoup plus difficile mais on dit que « si vous ressentez une chose vous en comprenez 100 de plus ». Je n’ai pas reçu d’enseignement mais j’ai appris et à la fin le moine m’a donné un diplôme qui certifie mes compétences en moxibustion et médecine alternative, j’avais 17 ans.

Donc pour le Shiatsu vous n’avez pas fait d’études classiques en allant à Tokyo à l’école Namikoshi ou Masunaga, c’est bien ça ?

Je n’ai fréquenté aucune école. Je n’ai jamais participé en tant qu’étudiant, j’ai eu des relations avec ces personnes mais pas en tant qu’étudiant.

Apparemment cela ne vous a pas suffi puisque vous quittez le Japon et parcourez le monde, en commençant par l’Australie, puis l’Asie du Sud-Est. Pouvez-vous me parler de cette époque de votre vie ? Vous êtes parti juste après votre marche ?

Pas tout de suite mais peu de temps après, car les transports japonais ne pouvaient pas se déplacer librement dans le monde. En Australie, il y avait aussi l’apartheid et il n’était pas facile d’y entrer.

Quand j’ai quitté le Japon avec mon passeport, je pouvais aller à Hong Kong, en Malaisie, en Thaïlande et à Singapour. [3]

Pourquoi avez-vous voulu aller en Australie ?

Après la mort de mon père, j’ai étudié diverses stimulations et j’ai pensé que s’il devait y avoir une troisième guerre mondiale, l’Australie serait sauvée.

Pouvez-vous nous dire ce que vous avez fait là-bas, où avez-vous vécu ?

Quand j’ai quitté le Japon, je n’avais que 87 dollars en poche. Quand je suis allé changer de l’argent à la banque, le caissier m’a demandé : « Est-ce que ces quelques pièces sont un ajout à un dépôt précédent ? » J’ai répondu : « Non, c’est tout ce que j’ai. » Il m’a encore demandé : « Quelle est la durée prévue de votre voyage ? » Ma réponse : « Minimum un an, si c’est possible pour toujours. » Je n’étais pas si inquiet du manque de nourriture, car grâce à mon expérience précédente, je savais que les humains ne meurent pas si facilement. Le caissier m’a regardé avec des yeux brillants et s’est levé pour me serrer la main et pour me complimenter. Je ne peux pas raconter ici tout ce qui s’est passé, mais un jour je le raconterai. 

J’ai voyagé dans toute l’Australie. Je suis allé d’abord à Melbourne puis à Sydney. À Melbourne, j’ai travaillé pour une succursale de Honda qui vendait des pièces détachées. Puis je suis allé travailler dans un restaurant japonais, j’ai fait la vaisselle, puis j’ai aussi fait le serveur et enfin le cuisinier, et le ménage… J’ai travaillé 20 heures par jour, puis j’ai travaillé dans un célèbre hôtel très luxueux.

En Australie, vous avez commencé à faire du Shiatsu, ça a bien marché ?

Oui, j’ai pratiqué dans une clinique derrière l’hôtel où je travaillais. Nous avions mis une annonce dans le journal mais comme personne ne connaissait le nom de Shiatsu, nous l’avons appelé Nervous Points Massage. 15 heures de Shiatsu par jour !!

Cela me fait penser à d’autres maîtres qui sont arrivés comme Kawada en Belgique, Ohashi en Amérique, pays où personne ne connaissait le Shiastu et donc il fallait le diffuser.

Oui, en effet c’était ainsi.

Je me souviens avoir rencontré Sasaki San, en Inde en 1971 ou 1972. Il était en Inde pour une mission liée à l’agriculture. Je l’ai soigné puis il est retourné au Japon, il est allé à l’école Namikoshi puis à l’école Masunaga et puis il est venu en Europe.

Rencontre avec mère Teresa à Calcutta, dont la personnalité a fortement impressionné le jeune Yahiro (c) Yuji Yahiro

Avez-vous commencé à former des gens lorsque vous étiez en Australie ?

Non, j’ai juste travaillé, je n’ai pas fait de formation.

J’ai eu de nombreuses expériences et au final j’ai ouvert une société d’import-export. Pendant une courte période, j’ai mené une vie confortable, mais j’ai ensuite décidé de tout laisser à mes collègues. Cependant, ces collègues ont continué à me verser les bénéfices pendant 15 ans dans l’espoir que je revienne. Quand je suis entré en Australie c’était la période de l’apartheid et seuls 500 japonais pouvaient le visiter chaque année [4]. Lorsque j’ai ouvert cette entreprise, j’avais un peu plus de 20 ans et beaucoup étaient étonnés de mon jeune âge. Après un court laps de temps, cependant, j’ai quitté la vie confortable et je suis parti.

Je voulais aller en Amérique du Sud, j’ai payé le billet mais je me suis fait arnaquer en Australie, le billet n’est jamais arrivé. J’ai donc changé d’avis et je suis allé en Thaïlande. J’y ai ouvert une société d’import/export de choses diverses, soie, maroquinerie. Je suis resté en Thaïlande pendant presque 3 ans.

Profitez-vous de votre séjour en Thaïlande pour vous rapprocher de la médecine thaïlandaise ?

En fait, avant d’aller en Australie, j’étais déjà passé par la Thaïlande et j’avais enseigné à 50 massothérapeutes thaïlandais intéressés par le Shiatsu. J’ai aussi rencontré un vieux japonais qui enseignait aussi le massage Anma japonais aux thaïlandais. À l’époque, le massage thaï classique et sérieux qui se fait aujourd’hui dans les temples n’était pas développé. Le massage était surtout érotique pour les touristes. C’est à cette époque que les Thaïlandais se sont intéressés au massage sérieux.

Comment êtes-vous arrivé en Italie ?

Je suis d’abord allé à Singapour puis via Londres, j’entrais en Europe. Et puis en Italie. Comme je voyageais, je n’avais pas l’intention de m’y installer

Yahiro senseï en 1974, l’année de son arrivée en Italie. (c) Yuji Yahiro

Quel était le but de ces voyages ?

Le voyage, découvrir, sans but particulier autre que d’explorer.

Finalement, vous arrivez en 1973 en Italie. Comment et pourquoi avez-vous choisi de vous installer dans ce pays européen plutôt qu’un autre ?

J’avais trouvé un emploi de thérapeute dans une clinique privée en Suisse mais je devais attendre 3 mois avant de commencer. En attendant, j’ai décidé de partir en voyage en Inde avec mon frère qui voulait retourner au Japon. Ici, il y a eu un accident avec notre voiture qui a ensuite retardé notre retour en Suisse. J’aurais dû attendre encore plus longtemps pour travailler dans cette clinique alors en attendant j’ai décidé de descendre en Italie. Et par hasard à Milan j’ai rencontré Maître Deshimaru.

Taisen Deshimaru était déjà un grand maître de zen, de renommée mondiale. Comment l’avez-vous rencontré en Italie ?

Deshimaru n’était à Milan que pour 7 jours et je l’ai rencontré le septième jour. On peut dire que c’était un cadeau de la nature. Il tenait une semaine de seshin zen au Judo Busen Center du Maestro Barioli. De nombreux grands maîtres italiens du Judo sont nés ici. A cette occasion j’ai donné un traitement, en guise d’examen, à Maître Deshimaru. Après l’avoir reçu, il a confirmé mes capacités et m’a présenté au Maître Barioli [5]. Grâce à Maître Deshimaru j’ai commencé à pratiquer le Shiatsu au Busen de Milan.

En février 1974, vous commencez à accepter des patients et en 1975 vous commencez à enseigner sur demande, au centre Bu Sen de Milan.

Bu Sen Center signifie « école de spécialisation en arts martiaux ». Avant d’être accepté, j’ai passé un examen portant sur tous les maîtres d’arts martiaux qui fréquentaient le centre. Quand tout le monde a confirmé qu’ils étaient d’accord pour m’accepter, un judoka a eu un accident lors d’une séance d’entraînement. Son articulation du coude était sortie assez sévèrement. Maestro Barioli a déclaré : « normalement, je suis capable de réparer divers incidents, mais cela me semble trop grave. Pouvez-vous y remédier avec le Shiatsu ? » J’ai réussi à le réparer et c’est ainsi que le Shiatsu a commencé en Italie.

Yahiro senseï faisant un Shiatsu (c) Yuji Yahiro.

Quels souvenirs gardez-vous de Taisen Deshimaru Roshi ?

Plusieurs choses! il y avait un grand respect mutuel, beaucoup de souvenirs … je ne sais pas lequel raconter ..

Êtes vous allé au temple de La Gendronnière, créé par Deshimaru ?

Oui bien sûr, il m’a invité. Avec lui je m’étais formé à la pratique du Zen et lui-même avait également participé à mes cours de Shiatsu. J’ai aussi reçu de Maître Deshimaru le nom de moine zen : Reizen Taijin.

Maître Deshimaru s’intéressait-il au Shiatsu et aux thérapies manuelles ?

Au dernier moment de sa vie, j’étais en Espagne, travaillant comme professeur de Shiatsu et d’acupuncture à l’Académie du Tao à Barcelone et à Madrid. A ce moment, j’ai reçu un télégramme du moine Guareschi, considéré comme le représentant du Zen en Italie, j’ai pris l’avion pour Paris et je me suis consacré entièrement à lui pendant une semaine. Je lui ai donné des soins dans son centre à Paris, j’ai fait du Moxa, de l’acupuncture et du Shiatsu et j’ai préparé tous ses repas. En guise de remerciement, Deshimaru m’a offert un livre avec cette dédicace . « J’ai été soigné par le meilleur acupuncteur de France, mais toi, Yahiro, tu es le seul à avoir pu m’enlever mes symptômes. Merci beaucoup pour la merveilleuse technique de la médecine orientale.” Quand j’étais en France, au milieu de ce livre j’ai également trouvé une lettre écrite par Maître Masunaga à Maître Deshimaru à l’occasion de la première rencontre internationale de Shiatsu tenue en France un an plus tôt. Dans cette lettre, il était écrit : « Dans cette rencontre internationale, il n’y a pas là présence de Yahiro qui est en Italie. Il est jeune mais intelligent, s’il vous plaît soutenez ce garçon. » Curieusement, j’avais déjà rencontré M° Deshimaru et c’est grâce à lui que j’ai pu rester en Italie. Dans la dernière semaine de sa vie, Maître Deshimaru me proposa de me faire connaître dans le monde entier et d’utiliser son château de la Gendronnière pour écrire un livre.

Vous avez donc pratiqué la moxibustion, l’acupuncture et même la nutrition. En ce qui concerne la nutrition, Avez-vous été influencée par la macrobiotique de Georges Oshawa [6] et sa réflexion sur le principe unique ? 

Je n’ai pas été initié à la macrobiotique. Je m’intéressais déjà à la nutrition. Grâce au succès des traitements de Shiatsu, de nombreuses personnes sont venues se faire soigner. À un moment donné, beaucoup d’entre elles présentaient des symptômes similaires. Je leur ai demandé ce qu’ils faisaient pour guérir. Ils ont répondu qu’ils suivaient la macrobiotique. À cette époque, je ne connaissais pas la macrobiotique, alors quand j’ai appris que le fondateur était japonais, j’ai essayé de comprendre pourquoi, malgré cette philosophie, tant de gens étaient malades. C’est donc grâce à cette situation que j’ai commencé à étudier cette philosophie en la mettant en pratique pour en comprendre les effets sur moi-même. J’ai donc compris que beaucoup de ceux qui l’ont suivi n’en ont pris que la partie la plus confortable, c’est-à-dire qu’ils ne l’ont pas compris de manière profonde.

Vous dites que les gens s’engagent souvent en surface dans la macrobiotique en ne prenant que la partie la plus confortable, quelle est la profondeur de la macrobiotique ?

Tout le reste, tant d’aspects manquent. La plupart des gens n’étudient que le côté facile et confortable de la macrobiotique. J’ai remarqué une étude partielle, Les personnes ne veulent pas se fatiguer. Il faut  étudier plus amplement, sans fixations.

Une autre personnalité avec qui vous avez eu une relation profonde était Shizuto Masunaga senseï. Comment l’avez-vous rencontré? La plupart des enseignants de Shiatsu aiment à rappeler qu’ils furent son élève, mais vous, vous  étiez déjà formé au Shiatsu. Du coup, quelles furent vos relations ? Celle de maître à élève ou bien plutôt de deux chercheurs qui échangent entre eux des idées et des informations ? Comment la relation écrite avec Masunaga a-t-elle commencé ?

J’ai fait beaucoup de traitements à Milan et les cas lourds augmentaient constamment, alors je cherchais les meilleurs professeurs dans divers domaines pour demander des conseils. J’ai donc trouvé Maître Masunaga. Nous avons eu des centaines de communications par lettre. On parlait plus de philosophie que de technique, Masunaga avait un diplôme en psychologie, plus qu’un thérapeute c’était un philosophe, à mon avis. Masunaga m’a répondu par de longues lettres touchant tous les sujets de manière profonde. De lui j’ai appris l’attitude du sérieux, de l’honnêteté et de la sincérité. Ce n’était pas une correspondance privée, c’était des arguments d’étude et il affichait mes lettres sur le tableau d’affichage de son école pour que tout le monde puisse les lire.

Il serait intéressant de publier ces lettres !

Malheureusement, j’avais gardé les lettres dans une petite maison qui a subi une inondation. Je n’ai pas vérifié l’état exact de conservation. Maintenant je les ai mis au grenier, si vous voulez les publier elles sont disponibles.

Le succès augmentant vous avez de plus en plus d’étudiants. Pourtant, vous décidez de quitter Milan pour la campagne italienne. Là, vous avez créé le Reishi Kai. Quel est le sens de ce terme ? 

Pendant mon séjour à Milan, j’ai eu une pensée. J’étais plein de patients et d’une part je pensais que si j’avais continué comme ça j’aurais pu atteindre une renommée mondiale, d’autre part j’avais des doutes quant à continuer ma vie de cette façon. La vie est si précieuse, pensai-je, n’y aurait-il pas un autre moyen de lui donner plus de valeur ? Mon intérêt est de rechercher la vérité et de devenir un véritable être humain. Au cours de la dernière période, j’ai même été invité par un chirurgien en chef d’un des plus grands hôpitaux de Milan, le Professeur et Dr. Bisiani et le Dr. Mocchi pour travailler au sein de leur hôpital. En vérité, je me préparais à tout fermer et à aller dans le désert ou la jungle et y rester pour toujours. Cependant, Dieu est bon, juste au dernier moment, j’ai rencontré ma femme actuelle, nous nous sommes mariés et nous sommes allés vivre dans sa maison de campagne. J’ai fondé l’Association REISHIKAI qui signifie « Soutien de l’âme universelle ». Ce faisant, je me suis convaincu que j’avais trouvé un environnement où je pouvais me concentrer sur la recherche sans aller dans la jungle. Ainsi, en mangeant des herbes sauvages, en pratiquant la méditation et zazen, Je voulais laisser tomber la thérapie, mais les gens qui avaient des problèmes venaient continuellement et j’acceptais ceux qui venaient même sans paiement, mais cela m’a par la suite posé un gros problème ; en réalité de cette façon je ne pouvais pas m’isoler.

De gauche à droite les Maîtres Maurizio Fabbri, Yahiro Yuji, Onoda Shigeru, Sasaki Kazunori, lors des rencontres internationales de Shiatsu à Castelbrando, au nord de Trévise (c) Yuji Yahiro

Il y a aussi un lieu de culte dans votre centre. De quoi s’agit-il?

Ce n’est pas  vraiment un lieu. Dans le monde, il existe deux types d’éducation : l’une est la porte de l’enseignement, l’autre est la porte du non-enseignement. Dans l’éducation de l’enseignement, les questions et les réponses sont déjà préparées. Dans l’éducation du non-enseignement, il y a la question mais chacun doit trouver la réponse avec sa sueur, comme dans le Yoga et le Zen authentique.

La tâche dans l’éducation du non-enseignement est le salut. Le salut est atteint à travers Dieu, l’instrument est la prière et l’inspiration. Pour cela, il faut un cœur pur. La prière ne signifie pas demander à Dieu de faire quelque chose pour soi-même, mais demander ce que moi même, je peux faire. Le meilleur exemple est celui de Jésus sur la croix qui a prié : « Seigneur pardonne-leur car ils ne savent pas ce qu’ils font ».

Aujourd’hui, la place de Dieu dans l’éducation a été prise par la science avec l’intelligence artificielle.

Le karma, base de l’entité personnelle, est constitué de mémoires (ADN), d’hérédité, d’habitudes. Actuellement, le domaine de la chimie et de la physique moderne est considérablement avancé. Ainsi, nous voyons que l’intelligence artificielle commence à manipuler notre mémoire et que la science chimique commence en même temps à manipuler l’ADN. Croire en Dieu est remplacé par croire en l’intelligence artificielle. Mais ce n’est pas entièrement négatif, peut-être que pour ceux qui pensent peu ou ressentent peu cela peut être un soutien. En tout cas la croissance du point de vue de l’évolution humaine n’est absolument pas garantie.

Yahiro senseï priant (c) Yuji Yahiro

En 1981, vous rencontrez une autre personnalité qui sera importante pour vous: Masahiro Oki senseï, un grand professeur de yoga. Comme je ne connais pas du tout cette personne, sauf qu’il a fondé sa propre école de yoga Okido et a écrit un livre sur la thérapie Zen dans le Yoga, pourriez-vous s’il vous plaît me dire qui c’était?

En 1981, il y eut une conférence de paix en Suisse. Du Japon, ils avaient invité M° Oki et M° Fukuoka, un maître mondialement connu dans le domaine de l’agriculture naturelle. Ils m’ont donc invité à la Conférence en Suisse en tant que traducteur de M° Fukuoka et grâce à cela j’ai rencontré M° Oki. C’était la première fois de ma vie que je rencontrais ces deux grands personnages et j’ai résonné intérieurement. Celui qui m’a le plus impressionné fut M° Oki. C’était la première fois de ma vie que je voyais un véritable exemple d’être humain. J’ai donc décidé de suivre son « non-enseignement ». En ce moment, avant de l’oublier, j’écris tous les événements de ma rencontre avec lui. Si vous êtes intéressé, je peux vous envoyer le manuscrit. Ici maintenant, je ne rapporte que quelques épisodes. Il a sucé le pus des lépreux pour montrer son amour et puis lui aussi a été infecté. Il a également rencontré l’Empereur et le Premier ministre en tant que conseiller, mais il a interdit la publicité de ces événements afin de ne pas les utiliser de manière mondaine. Il ne voulait pas être considéré comme un saint professionnel, mais il voulait être un homme pur. Il a été nominé pour le prix Nobel, mais l’a refusé.

A gauche, Yahiro senseï, puis Maître Barioli et au centre Maître Oki (c) Yuji Yahiro

Okido Yoga est fondamentalement Mikkyo. Dans le vrai Mikkyo, il n’y a pas d’héritage. Il se termine par une seule génération. De même, mon engagement prendra fin avec moi.

M°Oki a vécu ici son dernier moment de vie, et j’ai toujours été proche de lui. Il me laissa quelques derniers mots avant de disparaître :

❖ « Je veux te laisser tout mon savoir, mais je ne peux pas. »

❖ « En vérité, je n’ai pas vraiment compris. C’est ce que j’ai vraiment compris. » 

❖ « Construire, même petit, un groupe pur. »

❖ « Personne ne me comprendra. »

Après la disparition de M° Oki, il y a eu une réunion ici au Dojo où les membres du siège au Japon m’ont demandé d’accepter la proposition que ce lieu devienne le siège de l’Europe. En même temps, même ceux qui ont collaboré en Italie sans forme d’organisation me proposent de faire de ce lieu aussi le siège de l’Italie. J’ai rejeté les deux propositions. La raison de mon refus était que je ne voulais pas entrer dans la voie mondaine de l’organisation, mais j’ai donné des conseils. Pour l’Italie, créer une Fédération basée à Milan sans ma participation, créer une école basée à Venise et une Maison d’Édition basée à Rome. Tout cela pour ne pas créer de factions, mais malgré mon intention les factions ont quand même été créées. Sentant la pression du poids de ma responsabilité, j’ai décidé à ce moment-là de partir pour le désert, pour jeûner et méditer. Après deux semaines de jeûne avec seulement de l’eau, je suis entré dans une semaine de jeûne sans eau. Je me suis effondré au milieu du désert et j’ai risqué ma vie. J’ai été sauvé par un Bédouin qui passait par là. Ma pensée était que si je revenais vivant ce serait la déclaration que pour le reste de ma vie j’aurais une mission à remplir.

Maître Oki et Yahiro senseï (c) Yuji Yahiro

En 2000, j’ai lancé un projet pour corriger la mondanité dans le groupe Okido lui-même. Je n’ai pas réussi. Me disant que j’étais un utopiste, beaucoup sont partis, ceux qui sont restés ont recommencé.

​​En 1982, vous publiez votre premier livre intitulé « Keiraku Shiatsu ». Pourquoi ce titre ? Pourquoi ne pas l’avoir appelé Meiso Shiatsu d’après le nom de votre style ?

Keiraku Shiatsu n’était pas vraiment un livre. A chaque réunion je faisais les photocopies du matériel écrit comme base pour les débutants, alors un éditeur, pour m’épargner le coût des photocopies, m’a proposé d’en faire une impression. En réalité, je faisais encore des recherches et le désir d’imprimer un vrai texte d’étude n’avait pas mûri en moi. Or ce que j’écris sous le nom de Meiso Shiatsu fait partie du fruit plus profond de mes recherches. Je l’ai écrit pour exprimer mes remerciements pour la stimulation reçue du Shiatsu pour ma recherche de la vérité. J’écris cela depuis 10 ans. Ce sera un livre très complet et très approfondi. Bref un traité. Le brouillon est prêt mais nous le faisons avec le responsable de l’académie Meiso Shiatsu qui n’est pas un professionnel de l’édition, mais qui comprend parfaitement le contenu. Il sera bientôt imprimé.

Excellente nouvelle, mais pouvez-vous nous parler un peu du Meiso Shiatsu, du point de vue de la technique, comment l’avez-vous développé, qu’y avez-vous mis ?

Lorsque ceux qui avaient appris le Shiatsu avec moi ont commencé à le diffuser, l’une de ces organisations a reçu de moi l’idée du nom : Shiatsu Do. Plus tard, leur activité s’est trop tournée vers l’organisation, alors j’ai trouvé le nom de mon groupe : Meiso Shiatsu.

Fondamentalement, Meiso Shiatsu est un enseignement invisible, Mikkyo, c’est-à-dire que la clé consiste à ressentir et ensuite il faut de la rationalité. Il s’agit de mettre un principe en action : prise de conscience, respiration, action. Il ne s’agit pas d’une méthode, mais d’un principe qui peut être utilisé dans tous les domaines.

Dans le Zen on dit qu’il y a 3 principes/secrets : le corps, la bouche, la conscience.

Dans toute étude il y a trois processus approfondis : Jutsu, Ho, Do

  • Le premier est JUTSU, la technique. Celui qui approfondit l’étude de la technique, en japonais s’appelle « tatsujin »
  • La seconde est HO, la loi de la nature. Celui qui approfondi s’appelle « meijin »
  • La troisième voie est Do, la recherche de la vérité dans la vie quotidienne (« seijin »).

La méditation est nécessaire pour atteindre ce niveau.

En ce qui concerne n’importe quel sujet d’étude, si l’on est intéressé à découvrir la vérité, on doit pratiquer Meiso.

En compagnie de Maître Oki, de son épouse et ses trois fils. Yahiro senseï est à droite (c) Yuji Yahiro

Dans le Meiso Shiatsu faites vous le diagnostic oriental ? Y a-t-il un Kata ?

Bien sûr, et effectivement ceux qui savent faire un diagnostic sont très bons et avancés !

Le Kata existe et le Kenkyo [7] est la base de l’enseignement, il est utile. C’est Jutsu. Vous pouvez approfondir la mécanique mais vous ne pouvez pas élargir votre compréhension et votre conscience si vous ne développez pas la connaissance de Ho, des lois de la nature.

Le kata fait partie de la partie technique de l’entraînement physique, mais sans écouter les lois de la nature, il devient uniquement mécanique. Vous pouvez approfondir la technique, mais sans comprendre les lois de la nature, vous ne pouvez pas atteindre la vérité.

Par exemple le yoga est très développé dans le monde mais c’est l’aspect Kenkyo qui est connu et non pas le yoga original qui est Mikkyo.

L’argument de Kenkyo est le salut. L’homme souffre physiquement et mentalement et cherche le salut par la prière, maintenant par la science.

La tâche de Mikkyo est le satori, c’est-à-dire comprendre la vérité. Je recherche. Par le Shiatsu, je cherche le salut de la maladie, des maux. Mais je dois traverser la maladie, pour découvrir la vérité et pas seulement chasser les maux. Souvent, quand je guéris, je suis heureux mais je n’ai rien appris. Je dois apprendre de la maladie ce qu’est la vie. Tant de gens quand ils tombent malades, paient pour guérir pour se débarrasser de leurs symptômes mais ils ne changent rien à leur vie, ils continuent égoïstement. J’ai soigné une dame atteinte d’un cancer de l’intestin qui séjournait au Dojo avec son mari et leurs quatre filles. Je les ai donc acceptés jusqu’à récupération sans aucun paiement. Après que la guérison ait également été médicalement confirmée, ils auraient aimé rester à nouveau, mais sans aucun intérêt pour l’étude. Ils me considéraient fanatiquement comme un saint, alors je ne pouvais plus les accepter et je les ai renvoyés. Puis, au lieu de me remercier, ils m’ont calomnié.

J’ai quitté le monde de la thérapie. Les gens valorisent trop peu la vie, il y a trop de matérialisme. Je voulais que le Shiatsu soit plus respecté et qu’il soit un moyen d’honorer davantage la vie.

En Suisse lors des Rencontres internationales de la paix, avec au centre Maître Fukuoka, en 1981 (c) Yuji Yahiro

Ne serait-ce pas le rôle du thérapeute de faire prendre conscience aux gens ?

Souvent le thérapeute lui-même n’est pas très conscient !!

Alors, comment pensez-vous que le thérapeute peut développer sa conscience ?

Avec la patience ! Par l’éducation à la conscience de soi.

J’ai rencontré des milliers de personnes mais personne n’est sensibilisé au Shiatsu. Beaucoup de personnes s’ intéressent à la technique mais très peu ont faim de recherche de la vie intérieure.

Le monde de Mikkyo étudie pour apprendre. Le monde Kenkyo étudie pour enseigner. Je n’enseigne pas, j’étudie. Étudier pour apprendre et ensuite offrir n’est pas mal. Mais c’est très difficile. L’enseignement demande beaucoup d’énergie et après il n’y a pas le temps d’approfondir.

Quoi qu’il en soit, nous faisons des vidéos de nos katas qui fonctionnent bien. Même fait par des amateurs ça marche !!

Je n’ai trouvé aucune information sur vous après 1988. Nous sommes en 2022, alors qu’avez-vous bien pu faire pendant ces 34 années ?

Pendant toutes ces années, j’ai fait des expériences de service dans divers pays tels que le Maroc, le Kosovo, le Pakistan et l’Afghanistan, le Myanmar, le Cambodge, l’Inde. À quelques reprises, j’ai été invité par l’Université d’astronautique de Kiev en Ukraine.

En Inde, j’ai rencontré à plusieurs reprises les chefs spirituels du jaïnisme et le doyen de l’université jaïn. J’ai été invité à plusieurs reprises par le président de l’une des maisons d’édition les plus populaires en Inde, Rajastan Patrika, pour une conférence sur la paix. J’ai rencontré trois fois l’ancien premier ministre de l’Inde. Certaines « Histoires de vie » que je vous ai envoyées ont été publiées dans ce journal dans toute l’Inde. Ce Président des éditions aurait aimé me faire connaître dans toute l’Inde mais j’ai aussi refusé cette proposition. Il y a deux ans il a voulu publier ma photo après 49 jours de jeûne, j’ai aussi refusé.

Yahiro senseï en Inde avec le guru Acharya Tulsi [8], l’un des chefs du Jaïnisme, en 1995 (c) Yuji Yahiro

Puisque vous êtes un spécialiste de la religion shintoïste, je voudrais profiter de cette occasion pour vous poser une question philosophique. Dans la religion Shinto on dit « Ichi Rei Shi Kon », traduit « un esprit, quatre âmes ». Pouvez-vous expliquer le sens de cette phrase citée notamment par O Senseï Ueshiba, le fondateur de l’Aïkido ?

Vous ne trouverez pas la traduction exacte en italien de la phrase : « Ichi Rei Shi Kon». Une âme, quatre personnages. Le premier est le bonheur, le second est le courage, le troisième est la perspicacité, le quatrième est la paix. Le Maître Onisaburo Deguchi [9] était le maître spirituel de maître Ueshiba. J’ai rencontré le petit-fils du Maître Deguchi, l’un des moines les plus célèbres du Japon. Lorsqu’il a appris que ma femme et moi nous étions mariés sans cérémonie religieuse, il a proposé que nous célébrions notre mariage 10 ans plus tard selon le rituel shinto. A cette occasion, il m’a fait porter exceptionnellement la robe de son grand-père, Maître Deguchi.

Yahiro senseï lors de la cérémonie de mariage selon la tradition Shintoïste avec son épouse Lorena, en 1991
(c) Yuji Yahiro

Merci beaucoup pour ces explications. Maître Yahiro avez-vous un message pour les pratiquants de Shiatsu ?
(Yahiro senseï a alors pris un long moment de réflexion dans lequel on pouvait sentir qu’il cherchait les mots justes pour transmettre au mieux ce qu’il voulait dire).

Je voudrais parler de la rencontre et du dialogue avec la vie et de la jubilation universelle.

Quand j’avais 10 ans, j’ai fait un rêve plein de couleurs. Dans ce rêve, j’ai appris la mort de mon père. Je suis parti autour du monde à la recherche de l’herbe médicinale de l’immortalité. Enfin, j’arrive devant une chaîne de montagnes majestueuse, comme l’Himalaya. Cette imposante montagne était de couleur noire, dépourvue de neige. Au sommet de cette montagne divine, il y avait une fleur blanche, pure et brillante, mais je n’ai pu l’attraper que de justesse. Je regarde le monde en dessous de moi : seulement un profond précipice. Je suis donc certain de la mort de mon père et je descends de la montagne en pleurant. Après cette expérience dans le rêve, j’ai décidé de consacrer ma vie à la recherche de cette fleur blanche et je suis arrivé jusqu’ici. L’une de ces fleurs est le monde du Shiatsu. Cette fleur blanche et brillante est le symbole de la vie.

Dialoguer avec cette vie, c’est la prière. S’unir à la vie (Dieu) est une méditation et une jubilation universelle. Maintenant, c’est de cette manière que je comprends. L’entité de vie qui se manifeste en tant que personne est construite à travers le corps, le cœur, l’âme, la vie sociale et l’environnement de la planète et de l’univers. L’environnement et la société de la planète ont toujours connu d’énormes changements, qu’il s’agisse de catastrophes naturelles ou d’événements non naturels tels que les guerres créées par la main de l’homme. L’éducation moderne est basée sur la recherche scientifique, en particulier la physique et la chimie sont devenues extrêmement développées et répandues. Nous assistons à un grand changement dans le concept et la connaissance de la manière de comprendre l’environnement et la vie, dominé par le contrôle de la numérisation.

Selon une théorie de la science physique moderne, lorsque les neutrinos sont émis dans l’atmosphère, ils se divisent en neutrinos électroniques (matière) et en neutrinos anti-électroniques (antimatière), qui entrent ensuite en collision et disparaissent. Mais en réalité, il en reste quelques-uns. Il s’agit, selon les scientifiques, d’une hypothèse de l’existence de la matière et de la non-matière. La taille de ces neutrinos, si l’on compare l’atome à la planète Terre, est celle d’un trou d’aiguille. Les particules de prana sont encore plus petites que le neutrino et sont présentes de manière invisible et en grande abondance dans tout l’univers.

La signification du karma est la mémoire, l’héritage et l’habitude. Lorsque la vie se manifeste à travers une personne, elle reflète son influence et, en même temps, entre en résonance avec l’environnement et la société et exprime ainsi le caractère personnel. La technologie de l’intelligence artificielle et celle de la modification génétique sont entrées dans le territoire humain du Karma, l’essence fondamentale de l’homme, la mémoire et l’héritage. Selon le Meiso Shiatsu, le monde de la conscience peut être divisé en 32 niveaux. Cela engendre la haine et les conflits, mais aussi le corps naturel, c’est-à-dire la santé, et le cœur naturel, c’est-à-dire le bonheur. Ainsi, le monde de la liberté et de la paix est également né à la fin. Mais cette condition n’est pas créée automatiquement, mais seulement par l’éducation. 

L’importance du travail du Ki (c) Yuji Yahiro

La clé réside dans les trois principes du Meiso Shiatsu. Le chemin vers la vraie santé, le vrai bonheur, la vraie liberté et la vraie paix.

Il existe deux types d’enseignement : 

  • l’éducation par l’enseignement qui a été créée pour l’espèce humaine menant une vie sociale
  • l’éducation non enseignante qui est l’éducation au satori créée pour découvrir la vérité.

La société commune ne fait pas connaître la vérité. La vérité doit être recherchée sur le plan scientifique, philosophique et religieux. Pour y parvenir, la recherche scientifique doit être globale et non partielle, la philosophie doit être pratique et non pas seulement une observation, et la religion ne doit pas être une idéologie mais être vécue à travers un mode de vie qui prône « une personne, une religion ». Les trois principes du Shiatsu sont les mêmes que ceux de l’éducation non-enseignante. J’ai beaucoup d’admiration et de respect pour le médecin qui a découvert ces trois principes.

Les trois principes du Shiatsu sont :

1-La pression perpendiculaire est la pression de la respiration.

Beaucoup ont compris à tort que le Shiatsu est une pression des doigts, mais si tel était le cas, non seulement les doigts seraient endommagés mais aussi le corps. Au lieu de cela, la pression correcte est celle de la respiration apportée par la main. La clé est que le shiatsushi a une respiration plus longue que le patient. Ceux qui ont pratiqué à un niveau supérieur grâce à l’apnée mûrissent le Ki et peuvent obtenir un plus grand effet. Lorsque vous êtes bien formé, vous pouvez également faire de la thérapie à distance. Lorsque la pression est perpendiculaire vous pouvez la diriger vers le centre de votre cible.

2- La pression constante est la pression tanden (force abdominale et lombaire)

Une pression constante résulte de la force de l’abdomen et du bas du dos. La pression de la main ou des doigts, si elle n’est pas inférieure à la force du tanden, ne pénètre vers l’objectif interne. Une des caractéristiques du Shiatsu est la stimulation du système nerveux para sympathique. Ceci est accompli grâce à la force du tanden.

3- La concentration (pression d’appui selon la méthode de Masunaga) est la pression de la prière (dialogue avec la vie) et de la méditation (union avec la vie).

Cette pression est la pression du cœur humain. Avec une conscience ayant un cœur capable de respecter les autres, capable de pardonner aux autres et rendre grâce. Un cœur capable de faire ressortir la valeur. Que faire pour le manifester ? C’est la pression de la prière. Enfin, avec ce dialogue, l’unification avec la vie s’appelle la méditation. C’est la pression de l’hymne à la vie, c’est-à-dire la pression de la jubilation universelle. Nous sommes tous des enfants de l’univers, c’est-à-dire des enfants de Dieu. Remerciez la vie, essayez d’imaginer comment il vaut mieux vivre pour que la vie puisse être contente. Demandez-vous : « La vie, à travers ce cœur pur, quel genre de manifestation à travers le corps veut-elle que je fasse ? »

 Il existe de nombreuses méthodes de santé, mais fondamentalement, il existe trois type de guérison :

  1. Guérison forcée
  2. Guérison naturelle
  3. Guérison sans intervention

La guérison forcée signifie que l’on n’a aucun intérêt à changer ses habitudes, à corriger son corps ou à changer sa façon de penser ou de vivre. On veut seulement changer ce qui ne va pas. La guérison naturelle signifie corriger l’équilibre physique, corriger l’équilibre de l’état d’esprit et ainsi retrouver la santé. Guérir sans intervention signifie trouver le but de la vie et essayer de vivre d’une manière qui rende la vie heureuse. À partir de là, si nécessaire, vous pouvez également intervenir. J’espère que vous pourrez mettre en pratique une manière correcte d’étudier le Shiatsu.

Au milieu de ce chaos du monde, faites une vie qui a de la valeur.

Retour en Inde. Faire une vie qui a de la valeur. (c) Yuji Yahiro

Un immense merci Maître pour ce merveilleux message et merci beaucoup d’avoir pris tout ce temps pour partager votre message avec nous.


Auteur : Ivan Bel

Traductrice : Nathalie Durand


Notes

  • [1] Minoru Mochizuki (望月 稔 ; 1907-2003) fut un des plus grands maîtres d’arts martiaux de son époque. Élève direct du fondateur du Judo (Jigoro Kano) et de celui de l’Aïkido (Morihei Ueshiba ). Il a été pendant sa carrière 10e dan d’aïkido, 9e dan de jujutsu, 8e dan de iaido, de judo et de kobudo et enfin 5e dan de kendo, de karaté et de jo-jutsu. Pour en savoir plus sur lui, lire « L’histoire des pionniers japonais des années 50″.
  • [2] Le moine Kūkai (空海 ; 774 – 835), plus connu sous le nom de Kōbō-Daishi (弘法大師), est le saint fondateur de l’école bouddhiste Shingon; il est aussi une figure marquante de l’histoire du Japon : son esprit universel a fortement influencé la culture et la civilisation japonaise. Il était non seulement un grand religieux, mais aussi un éminent homme de lettres, un philosophe, poète et calligraphe.
  • [3] Après guerre le Japon était sous occupation stricte de la part des Etats-Unis. Parmi les différentes mesures liées à l’occupation il y avait la restriction des voyages à l’étranger pour tous les japonais.
  • [4] En 1901, l’un des premiers actes de l’Australie en tant que nation a été d’introduire la politique dite de l’Australie blanche afin d’exclure les non-Européens du pays. Dans le cadre de cette politique, les esclaves mélanésiens et leurs familles ont été rapatriés de force, rompant ainsi des liens familiaux et commerciaux séculaires entre les Aborigènes australiens et l’Indonésie. Ce n’est qu’en 1965 que les australiens ont commencé à réagir contre cette politique qui s’étendait à tous les non-blancs.
  • [5] Cesare Barioli (1935 – 2012) était un maître italien de Judo, pionnier des années 50. Passionné par le Judo, il retrouva les écrits de Jigoro Kano puis les traduisit en italien.
  • [6] Pour en savoir plus sur Georges Oshawa, fondateur de la macrobiotique, lire l’article , lire « L’histoire des pionniers japonais des années 50″.
  • [7] Kenkyo (謙虚) signifie « humilité » ou « être humble ».
  • [8] Acharya Tulsi (1914 – 1997) a été reconnu Ganadhipati, c’est-à-dire le Supérieur de tous les moines-ascètes indiens dans notre ère, titre jamais conféré jusqu’à présent. Il a beaucoup œuvré pour que tout un chacun ait à cœur de connaître les écritures du jaïnisme et applique ses valeurs.
  • [9] Onisaburō Deguchi (出口 王仁三郎 ; 1871-1948) est un religieux japonais considéré comme le second chef spirituel du mouvement Ōmoto. Il fut un personnage spirituel de premier plan dans le Japon d’avant-guerre.

Les livres (en italien) de Yahiro Senseï

  • Keiraku Shiatsu: Red edizioni, 1982
  • Meiso Shiatsu. Terapia e educazione per la salute e l’evoluzione umana: Cometa, 1994
  • Okido – per apprezzare il valore della vita: Edizioni Mediterranee, 2012
Ivan Bel