Nous avons vu dans l’article précédent l’origine des Hua Tuo jia ji, ces points de traitements qui servent grandement en Shiatsu. Nous allons approfondir leur compréhension, car ils n’ont pas le même mécanisme que la 1re chaîne de Vessie mais sont bien en relation. Voyons cela de plus près en suivant la piste anatomique.


Pour rappel, nous avons dit que cette famille de points se situe à 0,5 cun de l’apophyse dorsale des vertèbres, soit à un pouce de distance de la ligne Vessie 1. Cette distance devrait en soi déjà permettre de ne pas les confondre. Mais c’est l’anatomie qui va nous permettre de mieux comprendre leur positionnement.

Un peu d’anatomie ne fait jamais de mal

Tout le long de la colonne vertébrale, entre chaque vertèbre, on trouve une sortie nerveuse appelée le foramen intervertébral. Là sortent les nerfs spinaux, autrement dit ils sortent de l’épine dorsale. Ces nerfs sortent directement de la moelle épinière contenue et protégée par les vertèbres. Il y a 28 nerfs spinaux de chaque côté. Mais selon l’endroit où ils se situent, ils se construisent différemment.

En ce qui concerne les nerfs cervicaux et les nerfs sacrés, ainsi que le nerf coccygien, ils vont rapidement fusionner pour former un plexus nerveux. Un plexus nerveux est un lieu où les nerfs se rejoignent, communiquent et forment une anastomose avec des tissus ou un/des organe(s). L’anastomose est l’équivalent du mot « agrafé », c’est donc une réunion de plusieurs tissus, nerfs, mais ce phénomène est surtout très courant dans le système sanguin.

Avant d’aller plus loin, il faut également savoir qu’un nerf spinal se divise rapidement en plusieurs branches. La branche ventrale ou antérieure et la branche dorsale ou postérieure. Seule la branche ventrale plonge dans les tissus et fusionne dans un plexus.

Les plexus nerveux issus de la colonne

Nous avons de nombreux plexus dans le corps humain. Voyons uniquement ceux qui viennent des nerfs spinaux.

  • 1. Le plexus cervical : les nerfs C1 à C4 fusionnent pour former un centre de commande qui va actionner la plupart des muscles antérieurs du cou. Ils innervent également la peau de la moitié latérale et inférieure de la tête, l’avant du cou ainsi qu’une petite partie des épaules et de l’avant du thorax. Enfin il intervient dans la fonction de descente du diaphragme, et donc permet la respiration, ce qui n’est pas rien.
  • 2. Le plexus brachial : situé à l’arrière de la région axillaire et à la base du cou, ce plexus réunit les nerfs C5 à C8 (attention, il y a 7 cervicales, mais 8 nerfs cervicaux), ainsi que celui de la T1. Le plexus brachial est composé de trois tronc. Au 1er tronc c’est la fusion de C5 et C6, au second C7 est tout seul et au 3ème c’est la fusion de C8 à T1. Ils commandent l’omoplate, le muscle dentelé antérieur, les muscles scalènes essentiels à la mobilité du cou, le 1er nerf intercostal en T1, enfin la peau et les muscles des pectoraux et de la cage thoracique et des bras. Mais pour pouvoir commander aux mains, les trois troncs se divisent à nouveau et refusionnent en anastomose pour donner tous les nerfs (dits terminaux) de la main : musculocutané, médian, ulnaire, radial et axillaire qui permettent tous les mouvements et toutes les sensibilités du bras et de la main.
Illustration du plexus brachial
  • 3. Le plexus lombal : c’est là que les choses deviennent intéressantes. Nous sommes passés du haut du corps directement à la partie basse pour trouver le plexus nerveux suivant. Ce qui nous donne à penser sur les nerfs thoraciques que nous verrons ensuite… Encore une fois, ce sont les branches ventrales qui fusionnent, de L1 à L4 avec une branche de la T12 pour donner un petit coup de main. Ils servent à l’innervation de la paroi abdominale, des organes génitaux et des membres inférieurs. Évidemment en chemin vers les orteils ils se passent quelques transformations qui donnent lieu à des nerfs terminaux : nerf obturateur (pour tous les adducteurs et le muscle pectiné) et le nerf fémoral (pectiné aussi, iliaque, quadriceps) … on va s’arrêter là.
  • 4. Le plexus sacral : dernier plexus issu des nerfs spinaux, il réunit les nerfs de L5 à S4, avec une branche supplémentaire provenant de L4. Ceci nous permet de comprendre que tous les plexus communiquent aussi entre eux grâce à nerf de jonction. Ici c’est l’innervation des muscles fessiers, du carré fémoral et de l’obturateur interne. Les nerfs terminaux le nerf sciatique que l’on connaît bien, le fibulaire commun et le nerf tibial.
  • 5. Sachez qu’il existe d’autres plexus nerveux que nous ne verrons pas en détail : le plexus pudendal ou honteux (S2 à S4) pour les muscles anaux. Le plexus coccygien (S4 à Cx1) innerve le périnée.

Ce qui est intéressant d’observer ici c’est que les plexus du haut comme du bas permettent de mutualiser les nerfs spinaux ventraux pour servir de véritables postes de commande à des parties entières du corps.

On notera au passage que ce sont surtout des nerfs moteurs, donc reliés au système orthosympathique. En effet, sauf trouble particulier, votre bras ne bouge pas sans votre consentement, pas plus que vos jambes ou votre cou. Seul le diaphragme possède une double connexion qui permet de laisser la respiration en mode automatique ou bien de ralentir ou accélérer le rythme respiratoire. Le diaphragme est donc membre des deux clubs nerveux les plus en vue qui soient : l’ortho et le parasympathique.

Enfin on n’observera qu’aucun de ces nerfs ne font partie des points Hua Tuo jia ji historiques qui sont au nombre de 17. Ils ont été ajoutés par la suite par les médecins acupuncteurs modernes. Pourquoi ? Probablement parce que le fameux médecin Hua Tuo ne pouvait peut-être pas démêler la complexité des anastomoses et des embranchements terminaux avec les outils de son époque. Qui sait ? En revanche, cela lui fut nettement plus facile de suivre les nerfs thoraciques.

Quid des nerfs thoraciques ?

Les nerfs thoraciques ont décidé de fonctionner différemment. En effet, ils ne fusionnent pas en plexus. Il existe autant de nerfs intercostaux qu’il y a de côtes, soit 11 paires en tout. Toutefois, les 6 premiers ne quittent pas les espaces intercostaux et cheminent horizontalement. En revanche les 7 suivants font la même chose puis cheminent en oblique (en avant et vers le bas) vers la paroi abdominale et latérale. Comme point de repère anatomique, sachez que le nerf T11 fini sous l’ombilic.

Le point commun des nerfs thoraciques est d’irriguer les muscles intercostaux, les subcostaux et les élévateurs des côtes. Ceux de la première équipe (de T1 à T6) innervent aussi les muscles dentelés, les droits et les obliques, ce qui est toujours bon à savoir lorsqu’on cherche à débloquer les tensions musculaires du dos. Nul besoin de faire toute la chaîne de Hua Tuo, ceux-là suffisent. Ceux de la seconde équipe (de T7 à T11) font de même, mais innervent en plus l’abdomen.

Sans doute certains d’entre vous seront déçus de ne pas voir de relations entre les nerfs et les organes, ce qui pourrait mettre à mal la théorie des points Yu ou Bei Shu. Car oui, tous les nerfs sont reliés à des muscles, donc à l’appareil moteur volontaire dirigé par le système orthosympathique. Mais attendez ! Le meilleur est pour tout de suite.

Le tronc sympathique

Hua Tuo qui vivait un siècle après J.-C. ne s’était pas trompé. Les 17 points qu’il a identifié et nommé Jia ji appartiennent en réalité au tronc sympathique et non aux nerfs intercostaux. A la sortie de chaque nerf spinal, il se trouve sur l’apophyse transverse et très près de l’apophyse dorsale (à 0,5 cun donc) un ganglion nerveux. Il y’en a 22 de chaque côté (un peu plus que les points classiques, d’où la volonté d’extension des médecins modernes) et ils se divisent en :

Les ganglions du tronc sympathique situés sur la ligne blanche
  • 3 cervicaux
  • 11 thoraciques
  • 4 lombaires
  • 4 sacrées

Cela ressemble déjà plus à quelque chose que nous connaissons. Mieux encore, tous ces ganglions sont reliés entre eux par un chemin nerveux du système nerveux autonome (parasympathique). Par conséquent, tous les ganglions forment une chaîne le long du corps vertébral exactement là où l’on situe les Hua Tuo jia ji. Conclusion : chaque ganglion est en relation avec tout le système nerveux spinal.

Mais voici le plus beau : ces ganglions envoient des messages non seulement aux nerfs intercostaux (donc au système moteur), mais aussi (via le tronc spinal) aux nerfs splanchniques. Ces nerfs se rejoignent à l’avant du rachis et de l’aorte pour former de nouveaux plexus qui sont tous en relation avec les organes. Ces nerfs vont former des plexus supplémentaires qui sont tous innervés par les fibres issues du tronc sympathique ainsi que des fibres parasympathiques issues du nerf vague et du splanchnique pelvien. Voici la liste :

  • Le cœliaque (ou solaire)
  • Les mésentériques supérieur, intermédiaire et inférieur
  • L’hypogastrique supérieur et inférieur

Distinction des Hua Tuo jia ji et des points Bei Shu

Je sais c’est compliqué, et moi-même je dois avouer avoir longtemps réfléchi à cette question sans trouver de réponse satisfaisante en dehors de la différence d’emplacement bien évidemment. Alors, quand on ne sait pas, on demande à des personnes plus avancées que soi.

J’ai commencé par en parler avec Bernard Bouheret[i], professeur parisien bien connu de Shiatsu. Voici ce qu’il me dit :

« Les points Hua Tuo sont situés sur le corps vertébral à 0,5 cun de l’apophyse dorsale, ils sont nettement plus faciles à presser en Shiatsu, car leur structure est stable. En revanche, les points Bei Shu qui communiquent donc aux muscles via le système nerveux intercostal, sont situés sur la 1re chaîne du méridien de la Vessie à l’articulation de l’apophyse transverse et de la côte (à 1,5 cun donc). Et puisqu’il s’agit d’une articulation, ils sont moins stables à la pression. Un acupuncteur ne s’inquiétera pas de cette différence, mais un shiatsushi doit en tenir compte ».

Voilà qui est plus clair. Mais touche-t-on directement le nerf lorsqu’on appuie sur un Bei Shu. J’ai demandé des précisions à Alexandre Noël, enseignant d’anatomie à l’École de Shiatsu Thérapeutique de Paris[ii]. Il m’a répondu entre autres que :

« La racine postérieure (ou dorsale) sensitive du nerf est cachée derrière la lame vertébrale ». Donc aucune chance qu’on le touche directement en appuyant sur un Bei Shu, mais indirectement. Ainsi, on aura un effet via la pression Shiatsu et donc sur l’organe qui lui est relié. Rappelons que dans cet article nous parlons d’anatomie et non d’énergie.

Mais comme j’aime bien creuser, je me suis alors tourné vers Jean-Sylvain Prot[iii], professeur d’acupuncture très intéressant dans ses écrits comme dans ses cours, notamment pour sa défense d’une médecine chinoise véritablement classique et bien loin de ce que nous en connaissons via les livres de MTC. Dans un de ses articles intitulé « Points Shu dorsaux et points Mu antérieurs », il y a de la poudre à gratter le cerveau qui nous oblige à aller plus loin dans notre compréhension de ces points. Voici l’extrait de son article qui pose question :

« Ces points [les Bei Shu] sont tous sous-cutanés. Ils sont à la verticale des vertèbres sans rapports nerveux directs avec celles-ci, car l’innervation du derme ne correspond pas à celui de la vertèbre sous-jacente, sauf pour les premières dorsales.

La vertèbre sert simplement de repère à la projection au niveau du derme, d’une dysfonction viscérale.

La relation peut devenir néanmoins structurelle. En effet, la dysfonction de la région Bei Shu en surface, si elle persiste, va progressivement modifier le tissu conjonctif, devenir fibrose et affecter la vertèbre en profondeur.

Cette relation entre la surface et la profondeur donne ainsi toute la valeur aux techniques sur les fascias utilisées en ostéopathie, qui à partir de la zone sous-cutanée en regard des vertèbres, envisage une régulation des dysfonctions affectant les organes.

De la surface à la profondeur, on peut réaliser une harmonisation entre la structure vertébrale et la fonction viscérale ».

Les points Bei Shu seraient donc également des zones de projection des organes au niveau cutané. Intrigué, j’en discute directement avec l’auteur et il me confie :

« Les travaux du docteur Henri Jarricot[iv] ont permis de définir, au niveau thoraco-abdominal, des relations fiables entre les organes et des territoires cutanés.

Lorsqu’un organe est en dysfonction, il exprime au niveau cutané une dermalgie (épaississement du derme et douleur révélée à la palpation) sur un dermatome.

Cette objectivation d’épaississement de la peau et de douleur révélée sont un moyen simple et merveilleux de ressentir les dysfonctions projetées au niveau du derme par les viscères.

Le dermatome est défini comme le territoire cutané dépendant d’une racine nerveuse rachidienne postérieure, c’est un territoire uniquement sensitif.

L’innervation sympathique des viscères provient des racines nerveuses des vertèbres allant de T2 à L2.

Les dermatomes, en relation avec les vertèbres de T2 à L2, se distribuent sur le tronc d’arrière en avant, obliques en bas et en ceinture.

Au niveau des premières vertèbres thoraciques, il y a concordance entre les vertèbres et les dermatomes, mais plus on descend sur la colonne, plus on observe un décalage.

Le bas du dermatome T10 se définit horizontalement à la verticale des vertèbres L1/L2. Le dermatome T11 se termine, lui, horizontalement à la verticale des vertèbres L3/L4. Le dermatome T12 suit les crêtes iliaques et se termine horizontalement à la verticale de l’interligne articulaire de L5/S1.

Les points Bei Shu mettent en relation le tissu sous-cutané avec les organes. Ils expriment en surface, à l’aplomb d’une vertèbre, la qualité de l’organe situé en profondeur. Ces points sont sous-cutanés, en surface. Ils sont à la verticale des vertèbres sans rapports nerveux directs avec celles-ci, car l’innervation du derme ne correspond pas à celui de la vertèbre sous-jacente, sauf pour les premières dorsales.

Nous voyons avec les dermalgies thoraco-abdominales du docteur Henri Jarricot, le rapport juste qui existe entre les vertèbres et la projection des organes sur le derme. Pour les points Shu la vertèbre sert de repère à la projection au niveau du derme d’une dysfonction de l’organe ».

Conclusion : quand on cherche, on trouve ! Et parfois cela nous sort de notre zone de confort, et c’est précisément cela qui est passionnant dans cette étude sans fin du corps et de la médecine orientale ! Nous voilà avec une vision très intéressante et quelque peu nouvelle (en tout cas pour moi qui vous écris) des Bei Shu. Mais au moins, une chose est limpide : les Bei Shu et les Hua Tuo jia ji n’ont décidément rien à voir même si les deux possèdent un effet sur les organes.

Bonne pratique !


Auteur : Ivan Bel

Remerciements chaleureux à : Alexandre Noël, Bernard Bouheret et Jean-Sylvain Prot pour m’avoir aidé dans cette enquête aux frontières de l’anatomie et de la médecine chinoise.


Notes :