Parmi les nombreuses Voies auxquelles nous avons accès aujourd’hui, force est d’admettre que beaucoup viennent d’Asie. Mais si ce terme est de plus en plus utilisé, il n’est pas toujours facile de savoir exactement de quoi il retourne. Qu’est-ce qu’une Voie ? Et pourquoi le Shiatsu est-il classé dans ce domaine ? Voici quelques éléments pour éclairer notre réflexion.

Avec l’ouverture du monde et la circulation des arts, des techniques et des connaissances, nous sommes aujourd’hui en Occident un peu plus ouvert au concept de Voie. Il faut dire que cela n’est pas tout à fait étranger à notre culture, car au Moyen-âge nous avions nous aussi ce concept, mais pas forcément sous cette dénomination. L’art des bâtisseurs (notamment de cathédrales), des sculpteurs, des forgerons, mais aussi celle des chevaliers, des moines, des troubadours, sans oublier celles des alchimistes, tout cela formait autant de Voies qu’il était possible d’emprunter. Il faut bien admettre que de nos jours la plupart de ces Voies ont disparues ou ce sont amoindries en raison de l’évolution des techniques industrielles et de la société contemporaine.

À partir des années 50, alors que l’Occident d’après-guerre se plonge dans la consommation comme seule voie d’accès au bonheur, quelques pionniers européens et américains rapportèrent de l’Inde et de l’Extrême-Orient des sagesses anciennes comme le Yoga, la méditation, les arts martiaux, l’acupuncture… Ce phénomène ira en s’amplifiant au point qu’aujourd’hui l’on ne sait plus si tout ce que l’on entend et voit sont des aspects anciens de la culture orientale ou des nouveautés fabriquées de toutes pièces pour faire du business.

Différence entre technique et Voie

À part les Voies spirituelles qui cherchent directement à se connecter au sacré, au divin, tout commence généralement par une technique. La forge par exemple consiste à expurger les scories du métal et à former un objet, le plus beau possible. C’est un travail titanesque, physiquement éprouvant, qui demande toute l’attention du forgeron. Il ne faut pas trop de feu, pas trop peu, la bonne température, plier suffisamment le métal, mais pas trop non plus, etc. Mais si vous prenez la peinture, la danse, le tir à l’arc, le chant, la musique, vous tomberez sur tout autant de contraintes et d’exigences. Ainsi, dès lors qu’une technique engage le corps et l’esprit, l’artiste ou l’artisan se voit obligé de plonger corps, cœur et âme dans celle-ci s’il souhaite atteindre l’excellence. Bien sûr il peut aussi n’en rien faire et se contenter de travailler sans rien chercher de plus. Mais dans la façon de voir des anciens, une technique reste une technique tant que son but n’était que de produire pour gagner sa vie ou s’enrichir. En revanche, si l’artisan cherchait à parfaire son geste dans le but d’atteindre une forme de perfection dans sa création, la technique devenait alors un support pour tendre vers quelque chose de plus grand que le simple produit du travail. Ceci est toujours valable de nos jours car c’est ce qui définit le concept même de « Voie ».

Forge du sabre japonais.

Le Shiatsu démarre lui aussi comme étant une technique. Les étudiants le savent bien, les débuts sont relativement terre à terre : étirer, presser, malaxer, détendre, etc. Il s’agit d’enchaîner un certain nombre de mouvements (kata) dans le but de procurer un effet afin d’améliorer l’état physique d’une personne. On peut tout à fait concevoir que cela reste une technique manuelle de santé, ce qui n’est déjà pas si mal.

Mais alors, pourquoi les Japonais parlent-ils de shiatsudo ou Voie du Shiatsu ?

Comment définir une Voie ?

Dans le dictionnaire étymologique (Robert), une Voie est avant tout définie par son sens concret, c’est-à-dire une route, un chemin. Le terme vient de l’indo-européen Wegh, qui a donné en Europe du Nord Way (anglais), Weg (allemand) et au Sud le mot Via (en latin). La racine grecque est un peu plus intéressante, car on parle de Hodos qui a donné le mot Methodos (méthode). À partir de là, on comprend que suivre une Voie nécessite de la méthode, de la rigueur et donc de suivre un enseignement. Il n’est donc pas possible d’inventer n’importe quoi et de s’autoproclamer praticien de Shiatsu par exemple. Il faut apprendre les bases et les principes de la technique, ce qui revient à dire qu’il est impératif de passer par un apprentissage souvent sous la houlette d’un plus ancien que soi. Les expressions qui utilisent ce mot sont donc très concrètes, comme « en la Voie se mettre » ou « entrer en sa Voie » pour dire « se mettre en route ». Ce n’est qu’à partir du 12° siècle que l’on commence à utiliser ce terme au sens figuré, justement avec la montée des corporations, guildes et autres ordres d’artisans qui travaillaient avec et pour les ordres monastiques et le clergé. C’est ainsi que l’on trouvera des expressions comme la Voie étroite (le chemin vers le Paradis) ou la Voie large (qui à l’inverse mène vers l’Enfer). Du coup, le mot Voie prend le sens de « suite d’actes orientés vers une fin ». Étant donné l’influence de la religion à cette époque, la Voie est le chemin qui mène à l’illumination, au Divin.

Chemin sous les tori, Kyoto.

De l’autre côté de la planète, que nous racontent les Chinois et les Japonais ? Pour désigner le mot Voie, ils utilisèrent très tôt le caractère 道 Dao (en chinois) ou Do (en japonais). Ce caractère montre la clé du pied qui avance ou « mouvement » (辶) surmontée du terme « tête » ou chef (首). Des pieds qui avancent guidés par la tête peuvent se traduire par « pensées », mais aussi par « cheminement de la pensée et du corps », ce qui est exactement la manière de voir des Asiatiques. On trouve pour la première fois ce caractère sur des vases chinois en bronze (période jīnwén 金文, écritures sur bronze, Dynastie Zhou de 1000 à 200 av. J.-C.). Curieusement on ne trouve pas ce caractère avant cette période du bronze, notamment lors de la période d’invention des caractères via l’écriture sur écailles et os. Cela signifie que d’entrée de jeu ce caractère était attaché au culte, car on n’utilisait pas les vases en bronze pour garder de l’eau ou du vin (il serait infect), mais bel et bien pour des cérémonies sacrées. La conclusion logique c’est que dès le départ, les anciens Chinois ont conçu ce terme pour désigner le cheminement spirituel et rien d’autre. Ce n’est pas par hasard que Laozi intitulera son ouvrage le Daodejing (Classique de la Voie et de la Vertu).

Laozi, fondateur du Taoïsme

Les Japonais (entre autres peuples asiatiques) ne s’y sont pas trompés. Alors que leurs arts martiaux anciens finissaient par le terme 術 jutsu (art ou technique comme dans jujutsu 柔術), ils ont transformé leurs dénominations après la Seconde guerre mondiale en remplaçant jutsu par do (Voie). Ce qui donne ce que nous connaissons actuellement dans tous les dojos sous le nom d’Aïkido 合気道 (Voie de l’Union des énergies), Karatedo 空手道 (Voie de la Main Vide), Iaïdo 居合道 (Voie de la Vie en Harmonie), Kendo 剣道 (Voie du Sabre), Judo 柔道 (Voie de la Souplesse), Kyudo 弓道 (Voie de l’Arc), etc. Il en va de même pour les arts plus doux comme le Chado 茶道 (Voie du thé), le Shodo 書道 (Voie de la calligraphie), le Kado 華道 (Voie des fleurs). Leur volonté était de réaliser une transition sémantique démontrant qu’ils sortaient de la simple technique (trop souvent destructrice) pour entrer dans la Voie (cheminement spirituel). C’est donc en toute logique que les Japonais parlent de Shiatsudo (指圧道, soit la Voie de la pression par les doigts).

Dans l’esprit asiatique, une Voie se définit donc comme un chemin personnel via une technique ou un art. En d’autres termes, une Voie implique le corps et l’esprit dans un même mouvement, afin d’atteindre une forme de perfection. Cette perfection est bien souvent dans un premier temps la recherche du geste parfait ou de l’objet parfait. Mais pour cela, celui qui chemine doit se purifier mentalement, physiquement et émotionnellement, sous peine de ne pouvoir atteindre ce qu’il cherche. Cet aspect déborde rapidement du domaine technique et devient un travail intérieur important. C’est pourquoi des rituels Shinto comme Misogi[i] (purification) sont importants dans tous les arts et techniques du Japon. Ce rituel cherche comme pour le métal forgé à purifier la personne de ses scories, c’est-à-dire de ses défauts, mauvaises pensées, excès alimentaires, toxines, émotions négatives, bref à le sortir de sa zone de confort pour le pousser à se nettoyer et redécouvrir la pureté depuis son intérieur. Cela nous amène tout droit à la recherche d’un éveil personnel de la conscience. On a bien dépassé le cadre de la simple technique.

Misogi, la purification du corps et de l’esprit.

Celui qui chemine sur la Voie en occident est aussi connu sous le nom de « pèlerin ». Depuis le Moyen-âge, le pèlerin use ses pieds et forge sa détermination sur des 100aines, voire des milliers de kilomètres. Seul face à lui-même, l’ego qui l’a poussé à prendre la route pour se prouver quelque chose, cet ego-là est rapidement laminé par les pierres du chemin et la fatigue des jambes. On peut dire que le pèlerin perd lui aussi sa peau, il pèle, enlève ses couches pour atteindre la lumière intérieure. On pourrait d’ailleurs traduire pèlerin par « pèle-reins », jeu de mots qui est assez signifiant avec l’éclairage de la médecine chinoise, puisque le Rein est ce qui stocke/gère/transforme ce qu’il y a de plus profond dans le corps et l’énergie : l’Essence (Jing) et le Qi primordial (Yuan Qi). Il faut donc faire partir toutes les couches pour atteindre cette lumière intérieure de l’énergie du Rein où, selon l’alchimie taoïste, tout part et tout revient, tout se transforme entre matière et lumière/énergie.

Le Shiatsu comme une Voie

Le Shiatsu est une Voie qui, comme toutes les autres, passe par l’expérience du corps et use petit à petit le mental, l’ego et le corps physique également. Il faut ressentir ce que c’est que de se lever, aller dans son cabinet, travailler sur son corps, méditer, puis écouter, toucher, masser, presser tous les gens qui viennent jour après jour, toutes les semaines, tous les mois, sur des dizaines d’années à suivre. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle on ne peut que respecter ceux qui ont 30 ou 40 ans de pratique derrière eux, car c’est peu dire que cette voie est un sacerdoce. Ce travail use nos barrières, nos jugements, bref, nos vieilles peaux dont nous nous débarrassons pour nous alléger, pour mieux obtenir un clair ressenti, pour comprendre la profondeur du Qi et des messages du corps, pour se connecter sans défaut au Ciel et à la Terre.

On peut ici faire un parallèle avec la technique qui soutient toutes les autres Voies : la méditation. Pour atteindre la profondeur dans la méditation il faut réunir trois conditions : être Immobile, Silencieux et Aligné (dans le moment présent si vous préférez). C’est dans cet état que nous obtenons nos plus beaux moments de vie, nos mini-satori comme j’aime à les appeler et pas forcément pendant une séance de zazen. Par exemple, vous vous promenez à la montagne et le paysage est si beau (à couper le souffle, dit l’expression populaire) que vous vous arrêtez sur le bord de la route juste pour contempler. Vous êtes bouche bée. Nul besoin de parler, de bouger : juste absorber et se laisser aller dans la grâce du moment présent. En ce sens, le Shiatsu a lui aussi tous les ingrédients d’une belle Voie spirituelle, car on bouge peu, on se tait, on écoute et parfois arrivent de véritables moments de grâce, de communion avec le patient, mais aussi avec l’Univers.

Bien sur la technique va nous en faire baver, nous faire douter, râler, désespérer même. Mais c’est le but de toutes les Voies que de nous mettre à l’épreuve physiquement, psychiquement et émotionnellement. Peu à peu, année après année, ce sont des caps, des montagnes, des traversées du désert et des tempêtes intérieures que l’on passe. Et il y en a à foison : de la solitude, des défis à relever, des doutes terribles, des études qui ne finissent jamais, des trouvailles comme des phares dans la nuit, les blessures mécaniques aux doigts, poignets, coudes, épaules, la confrontation avec la souffrance, la maladie et la mort, mais aussi la vie qui revient, les messages du Ciel, les secousses intérieures, la confiance en l’Univers malgré tout… et ça chez l’autre comme chez soi. Tout comme en méditation, il faut ne plus vouloir chercher, ne plus vouloir réussir et surtout ne pas forcer. Juste se laisse emporter dans le flot des sensations et accepter de travailler avec ce qui vient, sans jugement ni impatience. Travailler ses bases encore et encore, se perfectionner, compulser ses notes, réfléchir, recommencer et retravailler. Comme le disait souvent O Senseï Ueshiba, fondateur de l’Aïkido :  » l’Aïkido c’est keiko, keiko et encore keiko[ii] « . Cette phrase est vraie pour toutes les Voies.

O Senseï Morihei Ueshiba

En écrivant ces lignes, je ne peux que penser à la longue liste des maîtres qui nous montrent l’exemple de cette Voie du Shiatsu qui nous place au service de l’autre et qui – entre nous – serait mieux nommée « Voie de l’humilité et des mains ». Au départ le praticien veut des résultats, puis plus tard il cherche à briller. Beaucoup plus tard encore, il laisse tomber les apparences, se tait et se donne sans restriction. Même les tsubos et les méridiens deviennent secondaires, les théories s’effacent également : reste la présence simple et dépouillée. La Voie nous apprend alors la différence entre briller (pour l’extérieur, pour la frime) et éclairer (depuis l’intérieur, pour guider les autres). Cette maturation ne peut se faire sans effort, endurance, travail et temps. Aussi remerciez ! Remerciez vos patients d’être les pierres de votre chemin et les maîtres qui sont autant de lampes qui éclairent la Voie.

Auteur : Ivan BEL


Notes :

[i] Misogi (禊) est une pratique de la religion Shinto dont le but est de supprimer les kegare (impuretés) avec de l’eau, mais pas uniquement. On peut traduire le terme en français par « lustration », ce qui signifie « purification rituelle par l’eau ».

[ii] Keiko (稽古) signifie « entraînement » et a donné le nom de la tenue blanche que portent tous les pratiquants d’arts martiaux japonais à savoir le Keikogi (稽古着), littéralement « vêtement d’entraînement ».