Qu’est-ce que l’énergie dont nous parlons tant en Shiatsu, Qigong ou acupuncture ? Voici une question toute simple, mais qui secoue et divise toujours les Occidentaux. Pourtant, les Asiatiques n’ont aucun problème conceptuel à accepter l’idée d’énergie qui sous-tend toutes choses et tous les êtres. Le problème ne réside pas dans une incapacité congénitale que nous aurions à ne pas pouvoir appréhender cette idée, ce mot, cette réalité, mais dans notre construction mentale et les cadres théoriques avec lesquels nous voyons le monde. Pourtant, nous avons déjà tout ce qu’il faut pour découvrir et reconnaître le Ki.

Dans notre belle langue française, nous utilisons facilement le mot « énergie » au quotidien, pour dire que nous nous sentons bien. A l’inverse, dès qu’on faiblit nous n’avons plus « la patate, la pêche ou encore la frite ». En d’autres termes, on peut vivre « tambour battant », « avoir le diable au corps », « bouffer du lion » pour dire également qu’on se sent plein d’énergie, bref on « se  sent d’attaque ». A contrario quand on devient faible on dira « mou comme une chiffe », « avoir les batteries à plat » ou « traîner comme une vieille savate ». Mais si nous possédons toutes ces expressions (et bien d’autres) dans notre vocabulaire, à quoi faisons-nous référence ? À l’énergie que nous ressentons instinctivement bien sûr !

Si nos anciens faisaient de nombreuses références à cette énergie qui parcourt le corps, qu’on se sente bien ou que l’on soit déprimé, ce n’est pas le fruit du hasard. Vivant plus simplement, plus en contact avec la nature, utilisant moins le mental pour appréhender le monde, ils exprimaient en toute simplicité ce qu’ils ressentaient. Pourtant, dès que l’on aborde la notion d’énergie en thérapie, l’utilisation de ce mot est contestée, critiquée et même moquée par nombre de personnes sous prétexte que cette notion n’est pas scientifique. L’énergie, pas scientifique ? C’est pourtant les scientifiques qui en parlent le mieux comme nous allons le voir un peu plus bas. Pourquoi ce biais dans notre conception du monde ? Pourquoi une telle incapacité à comprendre ce qu’est le Qi, le Ki ou le Prana ?

Blocages pour accepter le principe d’énergie

Les Occidentaux qui sont venus coloniser l’Asie n’ont tout d’abord pas eu beaucoup d’intérêt pour la culture des pays conquis. L’Asie du Sud-Est a été prise par les Hollandais, Anglais et Français pour en tirer des produits à manufacturer (que l’on pense au caoutchouc par exemple) et pour la gloire de leurs empires respectifs. La Chine fut par la suite littéralement dépecée en petits morceaux après les guerres dites de l’opium (1839-42 et 1856-60) par de nombreux Occidentaux (ceux déjà cités plus les Russes, les Américains, les Allemands et plus tard les Japonais). Quant au Japon, l’escadre noire de l’amiral Matthew Perry (1874) l’a forcé à s’ouvrir au monde extérieur, que cela lui plaise ou non. Cette approche conquérante et méprisante envers l’Asie est notre premier point d’achoppement avec l’Asie. La culture occidentale était à son apogée, les autres n’étant forcément que des « singes » ou des « sauvages ». Aujourd’hui notre mépris pour les concepts asiatiques comme le Ki est une des conséquences historiques de nos conquêtes militaires.

Le second problème tient dans notre conception de l’énergie comme étant une force qui fait bouger, qui secoue. C’est pourquoi être « plein de peps », ou « être survitaminé » nous renvoie à cette idée que l’énergie agite et décuple les forces. Or, il est possible d’être plein d’énergie et tout en restant très calme en même temps ; ce n’est pas une contradiction dans les termes. Il suffit de regarder un maître d’arts martiaux. Celui-ci ne réagira pas aux provocations, ne bougera pas, mais celui qui s’en prendra à lui découvrira rapidement – et douloureusement – la différence entre l’apparence en surface et la réalité de sa profondeur.

Le troisième problème est la saga Star Wars ainsi que tous les films de science-fiction dont nous avons été abreuvés. Notre esprit est largement imbibé d’images de toutes sortes, et il nous semble tout à fait normal que l’énergie sorte sous forme d’éclairs ou de lumière plus ou moins colorée. Mais la plupart des formes de l’énergie que nous connaissons n’émettent aucune lumière, aucun éclair non plus. C’est dommage, mais c’est comme ça. Notre culture de l’image, notre besoin de voir avec nos yeux pour croire, en ressort forcément frustré.

Il existe bien évidemment d’autres blocages qui nous empêchent de ressentir l’énergie, car il s’agit bien de cela : ressentir. Le Ki ne s’aborde pas avec les yeux ou le nez, mais par le ressenti. C’est un sens que nous développons rarement de manière satisfaisante dans notre société occidentale. Pourtant, nous savons que les aveugles sont capables de deviner une couleur juste en la touchant. Alors, comment est-ce possible sinon par la capacité de ressentir la chaleur des mêmes couleurs, c’est-à-dire par le dégagement énergétique que chaque couleur possède intrinsèquement.

Que savons-nous concrètement de l’énergie ?

La science occidentale nous a permis de cerner les phénomènes énergétiques en les classant par catégories. L’avantage de la science c’est qu’elle ne peut-être réfutée… du moins jusqu’à ce qu’un nouveau savant puisse démontrer autre chose et fasse avancer la science. Mais pour l’instant, que nous dit la science ? Qu’il existe plusieurs formes d’énergie :

  1. L’énergie thermique : c’est la forme la plus ancienne que l’on connaisse, depuis les anciens volcans jusqu’à l’utilisation du feu, l’énergie thermique est connue des Hommes depuis les temps préhistoriques.
  2. L’énergie cinétique : il s’agit de l’énergie dégagée par un mouvement. Tout mouvement consomme de l’énergie, mais en créé aussi.
  3. L’énergie chimique : toute opération consistant à casser ou créer des molécules créée une énergie importante. On a tous joué au petit chimiste au moins une fois à l’école pour savoir cela.
  4. L’énergie vibratoire : toute onde est une forme d’énergie, avec laquelle on peut chauffer des plats dans un four à micro-ondes, envoyer des messages et des images au loin, et même téléphoner, avoir du wifi, écouter la radio ou regarder la télévision, aujourd’hui tout passe par les ondes. Le soleil qui nous envoie sa chaleur ne fait rien d’autre que d’émettre une onde et un atome (en même temps, le fameux photon).
  5. L’énergie magnétique : le magnétisme est une forme qui fut étudiée très tôt par les sciences occidentales, dès l’antiquité grecque. Les aimants représentent la forme la plus connue (Platon est le découvreur de l’aimantation), mais le champ magnétique solaire ou terrestre (pensons à la boussole) ne le sont pas moins. L’IRM fonctionnel n’est que l’application la plus récente de cette énergie. Sans parler du frottement des aimants qui génère de l’électricité.
  6. L’énergie potentielle : comme toutes les formes énergétiques, elle s’exprime également (comme toutes les autres formes énergétiques ou presque) dans une unité de mesure nommée « joules ». On la trouve dans l’apesanteur, dans le potentiel électrique, dans le potentiel élastique, etc.
  7. L’énergie atomique : elle nous vient des atomes et l’on sait ce qui se passe lorsqu’on les casse, grâce à la tristement célèbre « bombe atomique ».

Le Feu est la forme d’énergie la plus ancienne que nous connaissons.

Il existe d’autres formes d’énergie qui ne sont pas étudiées sérieusement par les sciences dures, parce qu’elles sont incapables de les mesurer : l’énergie des émotions, de l’esprit et celle de la foi. Qui peut nier que la foi déplace les montagnes et que l’amour est une force qui nous transporte parfois au bout du monde pour retrouver l’être aimé ?

Le corps humain : une vraie pile

Selon le principe bien connu par les Chinois, le macrocosme et le microcosme se retrouvent l’un dans l’autre. C’est donc en toute logique que nous retrouvons toutes ces formes d’énergie dans le corps humain.

  1. Le corps est chaud, à 37° en moyenne. Nous possédons donc bien de l’énergie thermique.
  2. Le corps bouge, c’est tout l’intérêt de l’appareil locomoteur. Nous créons donc bien de l’énergie cinétique.
  3. À chaque fois que nous digérons, nous transformons des aliments en molécules. Idem lorsque nous créons des hormones grâce à nos glandes endocrines, ce qui revient à dire que nous sommes également très forts pour générer de l’énergie chimique dans notre corps.
  4. En deçà des molécules, nous sommes bien sûr constitués d’atomes. Ces atomes tournent à haute vitesse et dégage de l’énergie que l’on peut facilement déclarer comme étant « atomique ». Le « miracle » c’est qu’ils tiennent ensemble sans se dissocier.
  5. L’énergie magnétique est présente en nous. Elle tient justement nos atomes ensemble et permet aussi la circulation d’impulsions électrique. Les impulsions du système nerveux ne sont rien d’autre que notre électricité interne. À propos d’électricité, j’ai demandé un jour au centre de recherche des Renardières de RTE-France (Réseau de Transport d’Électricité) si l’on pouvait mesurer l’électricité du corps humain. La réponse fut oui, autour de 0,4 mA.
  6. Le mouvement des atomes dégagent de l’énergie, nous l’avons vu, mouvement qui se propage sous forme d’ondes. L’énergie ondulatoire est quelque chose que nous possédons également et à laquelle nous sommes hautement sensibles. Pensez simplement à la musique (ondes sonores) qui peut littéralement vous faire bouger de la tête aux pieds. Plus dramatiquement nous sommes également très sensibles aux ondes à haute intensité. Il suffit de rester près d’un relais pour téléphone mobile pour en ressentir ses effets néfastes.
  7. L’énergie potentielle pose souvent un problème aux étudiants. Mais dès que vous dormez, vous accumulez de l’énergie pour potentiellement redémarrer le lendemain. Quand vous méditez, vous arrêtez de bouger et rechargez également les batteries en vidant le cerveau (qui en consomme beaucoup justement, de l’énergie).
  8. À cela, ajoutez ce que le chinois appelle le Shen, soit l’énergie spirituelle. Plus cette énergie est développée, plus elle est puissante. Comme le Shen est lié au Cœur, on peut aussi parler de l’émotion qui lui est associée, à savoir la joie (et l’amour pour nous autres occidental).
  9. Toutes les autres émotions sont également des sources d’énergie. Regardez ce qu’est capable de faire une personne en colère ou une mère désespérée qui tente de sauver son enfant et vous comprendrez la force énergétique des émotions.

Les neurones, comme toutes nos cellules nerveuses, fonctionnent avec des impulsions électriques.

Dans l’esprit asiatique, dès que l’on décrit le Qi/Ki, on se trompe et on sort de la réalité de ce qu’est l’énergie. Un peu comme Laozi qui nous mettait en garde en disant que « décrire le Tao n’est déjà plus le Tao ». Le Qi/Ki, serait-il indicible ? En partie oui. Mais que l’on se rassure. Il existe un moyen pour nous autres de comprendre ce qu’est l’énergie selon les Asiatiques : ce que nous avons découpé en catégories pour parler des différentes formes d’énergie représente pour eux un tout, une unité insécable. L’énergie forme un tout et toutes ses descriptions (selon la science) sont en fait une seule et même chose. Cette vision unique de l’énergie ne veut pas dire qu’elle n’est pas scientifique. Il suffit en fait de choisir avec quelles lunettes nous voulons voir les choses : lunettes scientifiques occidentales ou lunettes unificatrices asiatiques. Voilà qui est rassurant et nous permet enfin de lâcher prise avec l’apparence de ce conflit qui n’en est pas un.

N’oublions pas que le plus grand scientifique du 20° siècle[i] a clairement démontré que l’énergie est égale à la matière (certes multipliée par sa vitesse au carré).

Voilà ce qu’est le Ki. Du moins en partie.

Le Ki, énergie universelle

Si vous avez aimé l’explication ci-dessus, c’est que votre esprit occidental y a trouvé une logique et de la matière à réflexion. En revanche, je ne suis pas sûr que cette explication satisfasse les anciens Chinois lorsqu’ils pensaient au Qi.

Le Qi représente avant tout l’énergie universelle, qui passe certes dans le corps, mais partout ailleurs également. L’univers tout entier, et par extension la nature, n’est que l’expression de cette énergie universelle et chaque mouvement, chaque transformation, chaque naissance et mort, sont les traductions de cette énergie. Le vent est de l’énergie, tout comme l’eau, le feu, la terre, etc. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les sages taoïstes ont déclaré que 5 forces naturelles sur notre planète étaient non pas des éléments (mauvaise traduction) mais 5 mouvements qui parcourent la nature et par conséquent notre nature humaine. C’est ainsi que l’on doit concevoir l’Eau, le Bois, le Feu, la Terre et le Métal, les fameux Wu Xing. Ces forces primordiales ne nous sont d’ailleurs pas étrangères puisque les Grecs, les Celtes ou les Indiens d’Inde possèdent également des systèmes équivalents[ii].

Toutefois, si le Qi est partout, cela ne veut pas dire que son organisation est chaotique et encore moins anarchique. Son évolution, ses mouvements sont précisés dans les anciens livres de la sagesse chinoise. Il existe un ordre de préséance qui donne le premier rôle au Ciel, qui envoie son énergie sur la Terre, Terre qui réceptionne, transforme puis fait mûrir pour renvoyer à son tour l’énergie vers le Ciel. C’est là l’explication (simplifiée) du Yin/Yang. Et si dans la nature il existe un ordre, dans le corps humain, cette même énergie ne circule pas n’importe comment  non plus. Elle emprunte des canaux (méridiens, vaisseaux merveilleux, etc.) verticaux[iii] situés entre Ciel et Terre. C’est là que débute l’apprentissage technique de l’utilisation du Qi.

Les planches d’acupuncture sont désormais célèbres et utilisées dans le monde entier.

Le plus merveilleux dans toute cette histoire de Qi est que cette énergie nous relie à la nature, aux êtres vivants, à la matière et à l’univers tout entier. Cette déclaration – qui peut paraître fantaisiste aux yeux des sceptiques – ne l’est pourtant pas pour les astrophysiciens, qui savent que ce sont les mêmes ondes, les mêmes photons qui traversent tout l’Univers. Ce lien avec le grand tout (macrocosme) se fait encore grâce à l’observation de l’infiniment petit (microcosme). Les atomes tout comme le système solaire, ce ne sont après tout que des billes de taille variable qui tournent autour d’une grande boule, le tout créant des ondes puissantes. On le voit, microcosme et macrocosme se confondent et échangent continuellement des informations. Le soleil à de nombreux effets sur notre biologie et on sait que les comportements humains changent en fonction de la luminosité. Mais c’est aussi le cas du taux d’albumine dans le sérum sanguin (qui diminue en présence de taches solaires) ou du nombre de lymphocytes (qui augmente lors des éruptions solaires).

Cette relation entre l’infiniment petit et l’infiniment grand nous montre que le Qi/Ki passe partout et influence tout ce qu’il touche. Le comprendre permet non plus de lutter contre la nature qui nous entoure, mais de vivre en relation avec elle et – on l’espère – en harmonie. Il découle de ce principe que respecter la nature c’est travailler à notre santé, et ça, tous les biologistes qui étudient les biotopes (de l’environnement) ou le microbiote (flore intestinale) le savent parfaitement. Lorsqu’on suit les rythmes et les relations de la nature, alors tout s’équilibre et s’harmonise. Le Qi/Ki est donc cette énergie multiple et unique à la fois, qui nous relie tous et nous rappelle que nous sommes des êtres faisant partie du grand fleuve de la vie.

Le Ki est rapidement perceptible dans les mains.

Auteur : Ivan Bel


Notes

  • [i] Albert Einstein évidemment !
  • [ii] « Platon dans le Timée parlait déjà des cinq « polyèdres naturels » (octaèdre, icosaèdre, cube, tétraèdre, dodécaèdre), qu’il rattachait aux « 5 éléments universels », (Air, Eau, Terre, Feu, Ciel), alors que les Chinois avaient aussi dans leur cosmogonie les « 5 éléments de la Terre » (Métal, Eau, Bois, Feu, Terre), comme les Celtes avaient les leurs (Acier, Flots, Chêne, Feu et Terre). Les textes sanskrits, de leur côté, insistaient sur les « 5 courants spirituels » de distribution du Prana, l’énergie vitale (Oudana – solide ; Apana – Feu ; Samana – Eau ; Prana – Vie ; Vyana – Air) ». in « Le diamant chauve – plus » de Jacques Pialoux, Fondation Cornelius Celsus Editeur – mise à jour 2002.
  • [iii] A l’exception du Vaisseau Merveilleux Ceinture, le seul à être horizontal.